Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 58.djvu/376

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Il est curieux d’observer une fois de plus que les montagnes, si élevées qu’elles soient, si inaccessibles qu’elles paraissent, ne forment jamais entre les peuples une barrière infranchissable ; il n’est massif si épais qui ne recèle des vallées bien abritées, fertiles, où les gens des plaines viennent échanger des marchandises et troquer des idées ; il n’est chaîne si abrupte où ne s’ouvrent des brèches par où passent les marchands, les pèlerins et les soldats. Les Chinois, nous l’avons vu, sont venus plusieurs fois jusqu’au Népal par les plateaux Tibétains et l’on sait que, tout dernièrement, des soldats de l’Empire du Milieu ont pénétré jusqu’à Lassa et ont chassé le Dalaï-lama de son sanctuaire si longtemps inviolé. Ainsi, de nouveau, les influences chinoises se rapprochent du Népal : peut-être son rôle d’intermédiaire entre l’Inde et la Chine n’est-il pas fini. Lord Cromer ne citait-il pas, récemment, le Népal comme l’une des réserves d’hommes d’où pourront sortir un jour des défenseurs de l’Inde et de la civilisation européenne contre la poussée des Jaunes ? Le Népal, en effet, semble se réserver pour l’avenir. En présence de la compénétration générale des races et des civilisations qui est l’un des traits caractéristiques de notre temps, il est curieux de voir ce petit peuple, perché dans un nid d’aigle, retranché derrière ses rochers, défendre avec obstination, même contre la route ou le fil télégraphique, son individualité historique et son particularisme. Il n’ignore pas la civilisation européenne, mais l’attirail scientifique et compliqué dont elle s’enorgueillit ne l’éblouit pas ; il a conscience qu’elle ne s’adapterait pas à sa nature ; qu’elle ne s’harmoniserait pas avec ses traditions, et il ne lui emprunte que juste ce qu’il faut pour lui résister, ses armes.


ISABELLE MASSIEU.