Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 58.djvu/473

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maître Scandinave dont il a plu à ses « jeunes amis » d’accoupler le nom avec le sien propre : « Vous entendez tout le monde s’émerveiller de la vérité d’Ibsen, s’écrie-t-il : mais c’est précisément la qualité que je lui refuse ! Dans la "plupart de ses drames, tout est faux. Cette Nora infiniment admirée est la plus terrible farceuse qui jamais ait parlé à un public du haut de la scène. L’Album de fête, que viennent de publier nos admirateurs d’Ibsen, n’est, presque d’un bout à l’autre, qu’un amas de monstrueuse folie. » Et quant à Richard Wagner, je regrette de ne pouvoir pas citer tout entière une lettre admirable où Fontane, se plaçant au seul point de vue littéraire, apprécie la signification et la valeur poétiques de l’Anneau du Nibelung. La grandeur de l’intention, et la beauté même de certaines trouvailles nous sont exposées là avec une justesse et une précision étonnantes ; après quoi, vient l’analyse critique du style, également toute pleine d’aperçus ingénieux, et enfin le vieillard essaie de définir la véritable portée philosophique de la trilogie wagnérienne :


Mon avis est que, malgré les brillantes « récapitulations » qu’il ne cesse point de nous offrir, Wagner est resté plongé dans une confusion lamentable, et cela parce qu’il s’est imposé une tâche qui ou bien se trouvait être irréalisable, ou tout au moins dépassait de beaucoup ses forces. Cette tâche était de fondre en un seul corps deux principes fondamentaux dont chacun, à lui seul, présente déjà assez de difficultés. Premier principe : du désir dérivent le péché, la souffrance, et la mort. Celui qui possède l’anneau des Nibelungen, celui-là ne le détient jamais que pour son malheur. Deuxième principe : l’homme peut conquérir jusqu’au ciel même. A mesure que l’homme grandit, les dieux déchoient ; le véritable souverain du monde est le libre esprit appuyé sur l’amour.

Notez que je n’ai rien à dire contre ces deux principes ; mais, lorsqu’on les dépouille de l’enflure et de l’obscurité où ils nous apparaissent chez le poète, ce sont là deux notions tout à fait ordinaires. Le premier des deux principes est l’ancienne histoire d’Eve, le désir coupable, avec ses suites bien connues. Le principe n° 2, lui, a été exprimé naguère par Feuerbach sous une forme à la fois bien plus nette et plus saisissante : « De savoir si Dieu a créé les hommes, cela est douteux ; mais ce qui est sûr, c’est que les hommes se sont créé leur Dieu. » Ainsi donc, encore une fois, les deux principes sur lesquels a opéré Wagner, sans avoir rien de nouveau, sont parfaitement acceptables : mais ils cessent de l’être quand on veut les unir et les ramener l’un à l’autre. Que si Wagner avait voulu fonder ses quatre poèmes d’opéra sur l’un ou sur l’autre de ces deux principes, — et notamment sur le premier, qui me semble le mieux approprié à un tel usage, — alors, je crois, avec son grand talent, il aurait été homme à réussir triomphalement dans son entreprise. Mais j’estime que, pour avoir voulu venir à bout d’une double tâche comme celle-là, tous ses efforts n’ont abouti à rien