Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 58.djvu/618

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monde accomplie, dit-elle, exacte à remplir tous ses devoirs de société, servant à chacun le lieu commun qu’il souhaite d’entendre, bienveillante, indifférente, toujours coiffée à miracle, n’ayant ni une dette, ni une lettre en retard, et elle ajoute par manière de conclusion : en un mot, « une symphonie de Haydn première manière ! »

Au surplus, son influence sur l’évolution de la musique vers le milieu du XIXe siècle n’a pas été négligeable, car elle fut intimement liée avec Liszt, Wagner, Rubinstein et Mme Viardot ; elle applaudit aux débuts de M. Saint-Saëns et se fit l’apôtre passionnée du wagnérisme dans sa patrie polonaise. Elle se donnait elle-même, en manière de plaisanterie, le titre de plénipotentiaire wagnérienne pour les pays slaves et le maître de Bayreuth lui a dédié un de ses opuscules théoriques les plus significatifs : le Judaïsme dans la musique. Non qu’elle fût aveuglément antisémite, tout au contraire, car son esprit pénétrant lui interdisait l’injustice et la prévention. Elle écrit même un jour de Varsovie à sa fille qu’elle ne voit et n’approuve que les Juifs dans cette ville. Eux seuls, en effet, s’intéressent aux bonnes choses, font la charité de leur propre argent, goûtent la musique et soutiennent les artistes. « Si nous restions entre Slaves, conclut-elle dans une énergique boutade, on verrait un tas de fainéans pauvres se manger les uns les autres ! »

Mme Kalergis n’avait pas été pourtant une wagnérienne militante de la première heure. Son initiation ne s’accomplit que par étapes successives et son goût, formé à l’école classique, hésita quelque temps avant de la porter décidément sur la voie nouvelle. Au lendemain de l’échec célèbre que subit à Paris l’opéra de Tannhäuser, elle juge que l’auteur a eu tort de laisser mutiler son œuvre, mais aussi d’avoir conçu le premier acte si démesurément long. Elle souhaite que son infortune l’éclaire sur les dangers de son propre génie, qui le rend trop dédaigneux des goûts du public. Bien plus, commentant vers la même date la partition de Tristan et Isolde, elle estime que l’œuvre est « tout bonnement impossible : » c’est, dit-elle, « une abstraction curieuse à l’étude et offrant des beautés dont on pourrait dégager une pensée saine, mais qui sera, comme œuvre dramatique, repoussée par tous les publics de l’univers ! » Six années passent cependant, et, après avoir consacré une de ses soirées à l’audition de ce même Tristan, elle aura simplement cette