Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 58.djvu/619

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


exclamation désormais sans réserves : « Quel chef-d’œuvre ! »

En 1869, elle allait visiter, dans leur retraite de Triebschen, Richard Wagner et Mme Cosima de Bülow, alors sur le point de régulariser une situation qui était à ce moment fort délicate, et elle adressait à sa fille ce joli tableau d’intérieur : « Ne vous indignez pas contre moi, mais j’aime Mme de Bülow autant que par le passé, avec une nuance d’attendrissement en plus. Elle subit une situation qu’elle avait voulu éviter et où l’ont fatalement amenée l’égoïste passion de Wagner, la grandeur d’âme de M. de Bülow et les persécutions, les infamies du monde grand et petit, si acharné contre tout ce qui le domine… Rien de plus grave que leur intérieur ! Wagner, en houppelande de velours noir, avec le bonnet de magister, des lunettes sur le nez : elle, avec sa jeune et jolie taille, a l’air de sa fille, lit sa pensée dans ses yeux et l’achève comme si leur âme était une en deux personnes. Elle pleure beaucoup, élève ses enfans à merveille et travaille jour et nuit à la gloire de celui qui résume à ses yeux toutes les perfections. » La visiteuse dut aussi rencontrer à Triebschen le jeune Nietzsche, récemment installé dans sa chaire académique, car elle parle de lui peu après comme du « charmant professeur de Bâle, » ce qui laisse supposer que l’Eliacin du wagnérisme lui avait été présenté. Ses relations avec Wagner restèrent des plus amicales jusqu’à sa mort : elle écrit encore en 1872 qu’elle va chercher ses instructions chez l’empereur de la musique et que la comtesse Schleinitz l’ayant supplantée dans les bonnes grâces du maître, elle entend reconquérir près de lui sa situation privilégiée d’autrefois. Elle ne renonce pas en effet sans protestation à la première place dans le cœur de ceux qu’elle admire et qu’elle aime. N’a-t-elle pas un jour avoué à son vieil ami Liszt qu’elle éprouvait à son égard « un sentiment de jalousie souffrante » qui paralysait vis-à-vis de lui toute sa spontanéité naturelle [1].

Enfin à ses relations de famille, à son imposante beauté et à son génie musical s’ajoutent, pour lui assurer l’influence sociale qui est l’objet de ses ambitions, une intelligence remarquable, une vaste culture intellectuelle et une énergie par quelques côtés presque masculine. Non qu’elle soit épargnée par le « mal du siècle, » par l’inquiétude romantique qui tourmente autour

  1. La Mara, Briefe Hervorragender Zeitgenossen un Liszt, 3 vol. Leipzig, Breittopf et Haertel, III, 92.