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II

Ainsi douée par la nature et dotée par les circonstances, elle se crée rapidement une grande situation européenne, — situation qu’elle a la juste fierté de devoir en grande partie à son propre effort. Elle se sent jusqu’à un certain point fille de ses œuvres, self made woman, et elle affirme un jour, — en exagérant, il est vrai, ce qui lui manque, — qu’elle n’a ni position officielle, ni nom, ni fortune, mais qu’avec tout cela, son amitié suffit à poser un homme ! Lorsqu’elle juge à propos de se remarier presque aussitôt qu’elle est devenue veuve, en 1864, son père peut écrire à la comtesse Coudenhove : « Une chose que je regretterai toujours, c’est qu’elle ait dû quitter son nom, nom qu’elle avait tellement illustré que, sans exagération, elle aurait pu dire comme Mme de Staël lorsqu’elle épousa M. de Rocca : Mais il faut que je garde mon nom, car l’Europe en serait déroutée ! »

De bonne heure, elle se fit une sorte de spécialité des amitiés souveraines et, sur les marches de tous les trônes, compta des admirateurs de son esprit ou de son talent. Elle assurait que le sentiment monarchique doit être fortifié et poétisé dans les cœurs par l’inclination personnelle à l’égard de ceux qui en sont l’objet : sinon, ce sentiment serait moins capable d’atteindre, quand il le faut, jusqu’au dévouement héroïque ! Sur ce point, elle a toujours prêché d’exemple et, certes, son loyalisme devait être de solide aloi si l’on en juge par toutes les inclinations personnelles dont elle sut l’étayer pour sa part. Se trouve-t-elle de passage à Munich, en 1858, elle racontera d’abord à sa fille une longue visite du prince régent de Prusse, le futur empereur Guillaume ; après quoi, sa soirée se trouvant libre, tous les princes présens dans la capitale bavaroise demandent à se réunir chez elle : on y verra donc ce jour-là le grand-duc de Weimar, un duc de Mecklembourg, deux princes de Hesse, le prince Albert de Prusse et encore une fois le régent Guillaume qui reparaît par surprise et sans s’être fait annoncer. A Gotha, le grand-duc change à son intention l’ordre des spectacles de son théâtre. La charmante reine Sophie de Hollande ainsi que la future impératrice Augusta sont parmi ses plus fidèles amies et l’on s’aperçoit, par le ton de ses lettres, qu’elle jouit grandement de ces sympathies peu banales.