Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 58.djvu/635

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lui accorde le témoignage unanime de ses amis ou de ses proches, et ces lettres nous apprennent en outre que les affections de famille tinrent grande place dans une vie si mobile et si vagabonde en apparence. Nous avons déjà parlé de son culte pour son oncle, le chancelier de Nesselrode. Elle vénérait aussi la mémoire de sa mère, qui semble pourtant n’avoir pris nulle part à son éducation ; en effet, proposant pour une de ses petites-filles le nom de Thecla, Mme Kalergis souhaite à l’enfant la beauté, la piété et l’adorable bonté de cette arrière-grand’mère qui le portait avant elle.

Quant à son père le comte Frédéric Nesselrode, cet aimable philosophe dont nous avons cité quelques lignes piquantes, elle nourrit à son égard une véritable passion filiale où se retrouve un peu de cette exaltation slave qu’elle savait si bien condamner chez autrui. Passion si expansive en effet que l’excellent homme en est parfois un peu fatigué et étourdi. Elle le quitte très souvent, mais elle assure ressentir, à le quitter, le sentiment inquiet d’une poule qui abandonne sa couvée : tout l’agite alors et son attention peut à peine se fixer sur les objets qui l’environnent. « Le grand amour de toute ma vie, mon père, écrit-elle à l’occasion, s’est réemparé de moi et m’occupe avec une passion renouvelée. « Ou encore, à distance : « Ma nostalgie (Sehnsuchl) après mon père prend tous les caractères de la tristesse, jusqu’à l’angoisse. » Lorsqu’elle envisage la séparation sans remède qu’il lui faut entrevoir dans un avenir prochain, elle frémit devant l’infortune sans nom que lui préparent les lois de la nature ; et lorsque cette infortune, si douloureusement prévue, est devenue une réalité accablante, elle consacre au disparu une touchante oraison funèbre : « Il a tellement rempli ma vie ! Absent ou présent, je lui rapportais mes moindres actions, chacune de mes pensées : sa volonté, ses désirs ont été pour moi une règle immuable ; même quand ils étaient déraisonnables, je ne savais rien leur opposer : il a exercé sur moi depuis mon enfance un charme irrésistible ! »

Aussi lorsqu’elle retrouve un peu plus tard son souvenir encore vivant dans la demeure qu’ils occupèrent longtemps en commun, elle voudrait qu’il lui fût possible de recommencer la vie, de faire peau neuve dans un milieu nouveau, d’effacer surtout le souvenir trop vif de cet homme accompli dont les vertus, la supériorité intellectuelle, le charme et la bonté ne seront