Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 58.djvu/637

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où sa « timidité sauvage » le faisait le plus souvent méconnaître. Singulier choix, n’est-il pas vrai, pour la femme la plus mondaine de l’Europe ! Il faut reconnaître qu’en dépit des pronostics pessimistes de son père et de ses amis, elle fit honneur à sa parole et sut demeurer en communion d’esprit et de cœur avec son second mari pendant les dix années qui lui restaient à vivre. Presque au lendemain de cette union imprévue, sa santé traversa, nous l’avons dit, une crise fort grave à la suite de l’insurrection polonaise et quelques mois plus tard elle écrivait que son « adorable » mari l’ayant sauvée et guérie à force de dévouement et de soins, sa vie serait désormais consacrée heure par heure, minute par minute à lui témoigner la reconnaissance sans bornes qu’elle lui doit !

Sans doute, quelques soupirs de regrets sur son entière liberté du passé percent discrètement çà et là à travers les pages émues de ses lettres, mais elle n’a jamais cessé de rendre pleine justice à la parfaite bonté, à la tendresse, à la délicatesse du colonel Mouchanoff qui, de loin comme de près, dit-elle, exerçait sur elle une influence calmante et attendrissante. Son expérience de la vie l’a conduite en effet à mettre la bonté au-dessus de tout, même du génie, et ses paroles suprêmes seront pour le compagnon si dévoué de ses dernières années : « Que Serge soit heureux, écrit-elle, qu’il trouve sur cette terre encore la récompense de cette bonté incomparable qui m’a sauvée une fois et qui me navre aujourd’hui, car, si je le voyais s’amuser ; se distraire, m’oublier, cela me ferait du bien ! » Ce persistant attachement réciproque, dans des conditions de vie et de santé plutôt difficiles et pénibles, fait grand honneur à la qualité d’âme des deux époux.

Toutefois, parmi les affections de cette femme remarquable, la nuance la plus originale appartient à celle dont sa fille unique, la comtesse Marie Coudenhove, fut de tout temps l’objet privilégié dans son cœur. La destinée de cette jeune femme dignement, heureusement mariée, devint le point lumineux, le rayon de l’idéal dans l’existence de sa mère ; existence si dépourvue de règle et si longtemps abandonnée aux inspirations du caprice et de la fantaisie. On est même étonné parfois de rencontrer l’expression d’une singulière et touchante humilité dans certaines effusions maternelles qui empruntent l’accent de la vénération filiale : « Vous rayonnez de loin sur ma vie, dit Mme Kalergis à la