Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 58.djvu/666

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


même le dépasser. L’école doit, chaque matin, faire vibrer l’âme de l’enfant avec ce chant ; cette vibration répétée se prolongera dans sa vie beaucoup plus qu’on ne croit.

Il faut lui donner aussi l’orgueil de son métier et il ne l’a pas. Le maçon et le charpentier lui paraissent supérieurs, parce qu’ils mesurent, dessinent, calculent, tout simplement parce qu’ils appliquent d’une façon courante les notions puisées à l’école. Il ne voit dans la charrue qu’un outil primitif que les bœufs tirent par un bout et que l’homme tient par l’autre. Et pourtant le laboureur qui sous le soleil ouvre la terre fumante est aussi près de la science que le maçon sur son mur et le charpentier sur son toit, puisqu’il conditionne une admirable expérience de biologie. Celui qui fait pousser des légumineuses sur son champ avant d’y semer du blé s’assure le concours d’innombrables collaborateurs qui lui fourniront pour rien l’azote de l’air. Le vigneron qui établit le pied de cuve avec ses raisins les plus fins prépare dans le monde microbien un drame émouvant de la lutte pour la vie. On peut dire tout cela aux enfans si on sait se mettre à leur portée. Il faut personnifier les forces de la nature, donner une individualité supérieure aux infiniment petits, leur prêter des intérêts et des passions comme les fabulistes ont fait aux animaux, et pour peu qu’on dramatise le récit, les enfans y prennent un vif plaisir. Il ne s’agit pas de développer l’enseignement agricole, — celui qu’on fait est suffisant, — mais de relever le travail de la terre aux yeux des écoliers en lui donnant de la noblesse scientifique. Ah ! comme je voudrais qu’un écrivain de talent vînt ravir l’âme de nos petits paysans, en leur contant les merveilles de la science à la métairie !

L’enfant à l’école se trouve dépaysé, il se croit dans un monde tout à fait étranger à celui dans lequel il vit avec ses parens, bien supérieur, beaucoup plus distingué. Comment en serait-il autrement ? Chaque matin, il quitte son logis qui est modeste ou pauvre pour entrer dans la plus belle maison du village, dans une salle grande, bien éclairée, avec de graves sentences et de belles gravures sur les murs ; de temps en temps, on y est visité par le maire, l’inspecteur, le conseiller général, le député et même le préfet en grand costume au sortir du conseil de révision ; on n’y parle que français et le patois y est interdit ; enfin l’école représente une chose auguste entre