Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 58.djvu/857

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son caractère est à peu près au milieu de l’échelle, peut-être un peu plus bas, mais non pas beaucoup plus bas que le milieu. Pour ce qui est de son génie, il est très difficile à définir parce qu’il est multiple et par conséquent fuyant à qui voudrait le prendre dans son ensemble ; et échappe, non seulement aux définitions, mais aux caractérisations, si l’on peut ainsi parler. Il y a en lui l’auteur du Pyrame et Tisbé, c’est-à-dire un homme d’un goût exécrable ; il y a un homme d’un goût châtié et classique ; il y a un romantique dans le sens moderne du mot ; il y a un précieux à l’italienne et il y a un poète philosophe d’une très belle tenue. Cela tient à la flexibilité de son génie, d’abord ; cela tient ensuite à son absence de caractère. Les « genres » et aussi les « tons » sont des tendances de tempérament. Il eût été impossible à Racine d’être autre chose que poète dramatique élégiaque et Boileau est poète satirique jusque dans son Art poétique. Théophile est éminemment ce que nous appelons un virtuose. Il ressemble curieusement, à tous égards, à notre Catulle Mendès. Il écrit très vite, avec une facilité heureuse souvent, déplorable quelquefois, dangereuse toujours. « J’ai fait à ce matin ces vers tout d’une haleine, » et il parle d’une pièce de cent vingt vers. C’est plus que le « Par Apollo, cent vers » de Théophile Gautier. Il dit ailleurs :

La règle me déplaît ; j’écris confusément.
Jamais un bon esprit ne fait rien qu’aisément.

C’est exactement le contraire de Malherbe. Sa doctrine littéraire est flottante, ou plutôt il n’a aucune doctrine littéraire. Il dit, très éclectique :

Je me contenterai d’égaler en mon art
La douceur de Malherbe ( ? ) et l’ardeur de Ronsard.

Pourtant, par ses principales tendances, il est beaucoup plus du côté de Ronsard. On voit très bien quelle position il aime à prendre en face de Malherbe qu’il sait bien qu’on lui oppose et à qui il sait bien qu’on aime à l’opposer. Cette position ce sera : indépendance respectueuse. Il ne faut imiter personne :

<poem> Imite qui voudra les merveilles d’autrui. Malherbe a très bion fait ; mais il a fait pour lui. Mille petits voleurs l’écorchent tout en vie. Quant à moi, ces larcins ne me font point envie ;