Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 58.djvu/937

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voltigeurs de l’incrédulité n’arriveront jamais à tirer à eux Maurice de Guérin. Et tout cela se résume et se fond dans cette habitude de la rêverie mélancolique et religieuse. Puis il est remis aux mains des prêtres, au petit séminaire de Toulouse et au collège Stanislas. Nulle part il n’aurait pu trouver une discipline plus douce et plus voisine de celle de la famille. Mais la timidité développée en lui par l’habitude de l’isolement lui fait un supplice de la vie en commun et de l’activité réglée. « Je contractai une inquiétude minutieuse pour tous les devoirs que j’avais à remplir, c’est-à-dire que je tremblais dans la crainte qu’ils ne fussent pas assez bien ou assez tôt faits. » Ce sont presque les mêmes termes dont se servira un autre poète pour décrire le supplice de son enfance inquiète, au temps de sa première solitude :

Oh ! la leçon qui n’est pas sue,
Le devoir qui n’est pas fini !
Une réprimande reçue,
Le déshonneur d’être puni !…

Ces enfans n’auraient pas dû naître,
L’enfance est trop dure pour eux !

Ces enfans n’auraient pas dû naître si débiles. Ce sont des malades. La force suffisante ne leur a pas été dispensée pour fournir une carrière normale. En eux est le germe du mal qui les enlèvera, qui déjà les travaille et qui fausse pour eux toutes les conditions de l’existence. Sur eux est la menace d’une mort toute proche, et ils vont dans son ombre. Ainsi en est-il de Guérin. Son air de débilité est ce qui frappe dès qu’on l’aperçoit, et qu’on n’oublie plus : « Une organisation si frêle, dit Lamennais, qu’on l’eût crue près de se briser à chaque instant. » Cette débilité foncière est aussi bien le trait dominant de sa physionomie, celui avec lequel tous les autres sont en rapport, et en rapport de dépendance.

D’abord, cette impressionnabilité si vive à tout ce qui vient de la nature extérieure. Aux époques de santé intellectuelle, l’être pensant et voulant se distingue nettement des choses. Qu’il vente ou qu’il grêle et qu’il y ait des fleurs au jardin ou des fleurs de givre aux vitres, qu’importe à la pensée qui tend énergiquement vers son but ? Les montagnes et les lacs, les cimes orageuses et les prairies verdoyantes, ce n’est que la toile de fond devant laquelle se joue la comédie humaine, toujours la même. Mais à mesure que la pensée devient moins maitresse d’elle-même, moins robuste, moins solide,