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Le jour ne perce pas leur cloison grave et sombre ;
Les chênes-verts épais s’arrondissent, moins haut,
Et l’on entend couler dans leur caverne d’ombre,
Comme une source étroite, un chant glacé d’oiseau.

La mousse est abondante et chausse de silence
Les pas que nous faisons sur ses tapis velus ;
Une statue, au loin, dans sa morne indolence,
Semble un passant figé qui ne s’en ira plus.

Vois : tous les Dieux sont là, subissant la morsure
Des jours ; chaque moment les blesse et leur déplaît ;
Narcisse fasciné qui dans l’eau se mesure
Sent qu’il devra bientôt tomber dans son reflet.

Quelques-uns font encore un vague effort superbe
Et nue, auprès d’un Faune aux bras estropiés,
Une Vénus se dresse, et son ombre sur l’herbe
A l’air d’être sa robe écroulée à ses pieds.

L’air ronge Jupiter ; près des balustres blêmes
Le sol couvre à demi Pluton gisant et las ;
En vain d’un air morose ils tiennent leurs emblèmes
Leur élément ingrat ne les reconnaît pas.

Ils ne peuvent parer le coup qui les mutile ;
Sur eux traîne et s’attarde un lierre insinuant,
Et le geste qu’ils font n’est qu’un acte inutile
Qui ne défendra pas leur gloire du néant.

Ils proclamaient l’orgueil, la force ou la colère ;
Chacun vivait ; mais sourde à leurs expressions,
L’insensible nature à qui rien ne peut plaire
Éclipse de sa paix toutes leurs passions.

Et même, au-dessous d’eux, les masques des fontaines
Retournent à la pierre et cependant que l’eau
Efface en s’échappant leurs lèvres incertaines,
Laissent leurs traits humains s’enfuir avec le flot.