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misérables, des terrains couverts par les ordures, les carcasses et les débris des faubourgs incendiés. C’est ainsi que le lieutenant Boiteux, le colonel Bonnier, trouvèrent la capitale du Sahara et du Niger lorsque les Bekkaï les eurent invités à prendre possession de la ville.


Le cadi qui fit écrire le message persuasif est un homme corpulent, de grande taille, barbu de gris, sur une face camuse très noire et large. Monumental un peu en ses amples plis blancs, il marche avec la solennité que lui permet son titre de cadi. Il a conscience d’avoir délivré sa ville opportunément. Il en paraît fier, malgré le coup porté au commerce par la suppression de l’esclavage. D’ailleurs n’a-t-il pas obéi à la lettre d’une prophétie arabe annonçant la venue des Français dans Tombouctou, et la paix définitive sous leur influence ? Cela lui semble décisif, péremptoire. Volontiers il raconte l’exploit du lieutenant Boiteux, son arrivée sur les deux chalands avec dix-huit hommes, et deux canons revolvers, la fuite préalable des Kel-Antassar, la prise d’armes des Kountas et des Peuhls aussitôt menacés par le Conseil de la ville, et obligés de s’assagir devant la colère du peuple à grands plis, les exhortations des marabouts dans les mosquées, la signature des traités doubles par les notables, les contes fabuleux que suggéraient les mérites de l’artillerie, quand les deux pièces furent hissées sur les terrasses de maisons solides, l’une au Nord, l’autre au Sud ; bastions provisoires avec, chacun, une garnison de huit laptots, et de vingt-cinq volontaires, marchands ou serviteurs.

Ainsi fut assurée, par un exploit sans pareil, la suprématie de la France à Tombouctou, et l’affranchissement de ce peuple. Nos trois couleurs arborées promirent la justice aux six mille survivans des massacres et des pillages millénaires, à cette population que la terreur avait marquée de son lugubre sceau, façonnant les âmes et les mœurs, chassant la liesse de cette jeune Afrique, enfermant les couples sous les murs épais, dans les demeures semblables à des tombeaux aveugles, muets. Les quelques Français descendus là s’étonnèrent de cette ville où la peur avait, trois siècles, bouché toutes les ouvertures, porches et fenêtres, bardé les vantaux des portes, rétréci les rues sablonneuses, travesti en mendians les plus riches et les plus belles.

Dix ans de paix française n’ont pas encore ressuscité la