Page:Revue des Deux Mondes - 1914 - tome 19.djvu/25

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mains jointes. C’est le geste du repos, c’est un homme qui se couche pour mourir. Ce corps fragile nous conserve l’attitude d’une âme. Des pensées, des sentimens s’expriment dans la position de ces ossemens. Nous sommes en présence d’un être qui connaît la douleur comme les bêtes et qui connaît la mort et ses terreurs comme nous autres. Comme il souffre, comme il pense ! O mon parent ! Ma foi, je me suis découvert, je me sentais gêné d’être là, le chapeau sur la tête, à le dévisager dans sa dure agonie.

Ce qui est venu jusqu’à nous, cela seul que nous savons de certain sur ce lointain ancêtre, c’est ce qu’il y a de plus immatériel, de plus insaisissable, de plus fugitif au monde, la dernière angoisse, la suprême lassitude de tout le corps d’un pauvre être. Ses fils l’entouraient-ils, le soutenaient-ils dans leurs bras ? Avait-il autour de lui une petite société ? Ou bien fut-il abandonné de sa femelle et de ses petits ? Cela, je l’ignore ; les actes de ce mort sont écoulés, mais il reste de lui cette attitude tragique, ce rayon lointain de douleur qui, sous nos yeux, le sacre pareil à nous.

Oui, celui-là s’était déjà dégagé du limon de l’animalité. L’étincelle de l’esprit brillait dans son regard. L’amour, le dévouement, la piété, l’honneur, toutes ces forces, toutes ces beautés, il les portait en lui ; elles attendaient en lui.

Nous sommes étonnés, quand nous lisons les vieux chefs-d’œuvre, de voir que des sentimens subtils, délicats, poétiques que nous croyons rares aujourd’hui, existaient chez les hommes d’il y a des siècles. Nous sommes encore plus étonnés, quand nous voyons par les dessins comment ils marchaient, saluaient, s’accoudaient pour converser ou réfléchir. Mais nos nuances de physionomie, nos nuances d’âme, quelle stupeur de les trouver marquées sur notre plus lointain ancêtre ! Ce n’était pas seulement la même argile qui le formait, c’était le même feu qui l’animait. Il a connu les étoiles qui brillent dans noire ciel et les sentimens qui éclairent notre conscience. Pour traduire comment battait son cœur, il faudrait la même musique mystérieuse et indéterminée qui traduit la lenteur ou la précipitation de notre cœur. Dans ce terrible moment où la terre l’a saisi et gardé, nous le voyons, là, sous nos yeux, ce mourant, qui se dépasse, qui prend conscience de lui-même et qui s’interroge comme jamais il ne fit dans les heureuses journées de sa vie.