Page:Revue des Deux Mondes - 1914 - tome 19.djvu/41

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de personne de rétrécir l’horizon autour d’un si haut problème et de cacher, de taire l’élément moral qui fait le centre, oui, l’intérêt central de cette question des églises. Vous ne me demandez pas de diminuer, de dénaturer, de masquer ma pensée complète. J’invoquais tout à l’heure en faveur des églises leur beauté, les souvenirs historiques qui s’y rattachent, leur agrément dans le paysage, et je laissais de côté l’essentiel, quelque chose qui est en elles et qui éveille nos sentimens de vénération. Ce n’est pas facile à préciser, dès l’instant qu’on ne parle pas purement et simplement le beau langage du croyant. Et pourtant, cela existe en dehors d’une âme croyante. Je n’en veux pas d’autre preuve que cette immense pétition des églises où se rencontrent des hommes d’éducation et de pensée si différentes.

Pendant que s’organisait cette pétition, durant les longues semaines où, chaque matin, je voyais affluer de tous les points de la France ces noms illustres ou inconnus des défenseurs des monumens religieux, sans cesse me revenait à l’esprit le souvenir d’une discussion qui s’ouvrit, il y a quelques mois, devant la Cour de cassation. C’était à propos de la loi de Séparation. La Cour se posa cette question : « A qui appartenaient les églises sous l’ancienne monarchie ? »

Les savans jurisconsultes répondirent : « A personne. »

Elles n’appartenaient à personne ! Cela s’explique si l’on se représente comment était construite une église rurale. Il était d’usage que le curé construisît le chœur, les puissans personnages la nef, et les habitans le clocher. Il résultait de là, non pas une propriété d’Etat, non pas une propriété communale, mais une chose publique, commune à tous, hors du commerce, affectée à perpétuité au culte divin. (Applaudissement à droite et au centre.) Les églises, dans l’ancien droit, ce sont des choses sacrées, la propriété de ceux qui sont morts et de ceux qui naîtront, un domaine spirituel, le domaine de Dieu. (Nouveaux applaudissemens sur les mêmes bancs.)

Quel saisissement d’entendre l’histoire du droit nous apporter une affirmation que, d’instinct, nos pétitionnaires ont retrouvée ! Ils nous disent, chacun avec son langage : « Sauvez les églises ; elles sont ce qui ne doit pas périr, ce qui est une réalité au-dessus de la nature, ce sur quoi se modèle la vie, oui, le modèle, la part du divin au village. »