Page:Revue des Deux Mondes - 1914 - tome 19.djvu/99

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et son aiguière au milieu des tasses arabes. De grands coffres sont bardés de fer et encastrés, dans le banco de la paroi. Une gracieuse enfant songaï à quatre houppes, l’une sur la tempe, passe, furtive et timide, entre ses ailes de cotonnade bleue Esclave sans doute, et qui sera vendue clandestinement à Marrakech, de quinze à quarante louis, pour la volupté d’un caïd de casbah, ayant recueilli, en double, l’impôt de ses douars réclamé par le maghzen. La main devant la bouche, par déférence, le maître du lieu vous dira ses astuces de commerçant, pourquoi il charge quatre planches de sel sur chaque dromadaire et non six comme font les Maures. Mystérieusement il va quérir son cadeau de quelques plumes d’autruche grises. L’honneur que vous lui faites en le visitant, il vous en remercie par maintes révérences de sa personne étique et maigre, humble, infiniment polie. Le voilà sous le chambranle en retrait de sa porte égyptienne, et qui vous salue plusieurs fois encore. Sa fierté semble vraiment extrême devant les voisins sortis de leurs demeures, devant leurs femmes que l’on devine à travers les arabesques des moucharabieh en surplomb, devant la ribambelle de marmaille en dalmatiques de coton. Les traces profondes que les fers de lances touareg ont imprimées dans le vantail, le vieillard les maudit un peu du geste, et remercie les Français qui, maintenant, assurent la justice dans toutes ces rues de murs blonds, propices aux Songaïs crieurs de karité, aux vendeuses de colas, aux porteurs de branches sèches, aux flâneurs jasant sur les divans de glaise, les pieds hors des babouches à terre.

Les négocians marocains et leurs associés, leurs auxiliaires sont demeurés, ainsi, gens d’importance. Ils s’avancent avec lenteur, la tête haute dans le turban, une longue canne au poing. Leurs bras sont chargés par les volutes de leurs manches très amples. Sur la poitrine maints scapulaires pendillent. Leurs allures donnent l’impression de seigneurs accoutumés à faire la loi. Dans leur quartier favori de Badyindé, non loin du grand marché, Yobou-Ber, ils jouissent toujours du prestige dévolu aux capitalistes que les accaparemens de sel, d’étoffe, de colas, de mil ou de captives rendaient chaque jour plus puissans, plus respectables. D’accord avec les caravaniers de Ghadamès et de Tripoli qui habitent le quartier Sangoungou (ventre-du-chef), ils ont, la plupart du temps, réglé les cours. Les Diaoulas, qui