Page:Revue des Deux Mondes - 1914 - tome 21.djvu/441

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deux de la princesse Mathilde, mais l’un semble plutôt une harmonie en rouge et un effet d’éclairage sous la lampe qu’une étude physionomique ; l’autre, fort ressemblant, la montre appliquée à une aquarelle et non à la grande affaire de son salon : la conversation. M. Jacques Blanche, le premier, nous apporte le témoignage d’un grand artiste sur une de ces femmes représentatives de la société française sous la troisième République, précisément au moment où elle préside aux rites de la sociabilité. En visite, en chapeau et gantée, installée, attentive, surveillant les paroles et les mines, tenant son éventail comme le sceptre de la conversation, dominant le choc des idées, le hasard des rencontres et les simulations des caractères, elle semble, comme au spectacle, jouir extraordinairement du tournoi où s’évertuent les causeurs de son temps. Elle suit les feintes de la courtoisie, les coups droits du bon sens, les voltiges du paradoxe, d’un œil amusé, perspicace, impartial.

C’est la chose du monde la plus rare qu’une conversation entre gens qui ont quelque chose à dire, et la plus française. Quand cette conversation devient générale et tourne en discussion, elle devient tout à fait précieuse. Le fond des caractères s’y découvre mieux que dans les actes et le fond des esprits plus vite que dans les livres. Le philosophe est tenu de sortir de son nuage et de fournir, tout de suite, les trois ou quatre conclusions dissimulées, d’ordinaire, dans le labyrinthe de son système. L’érudit déverrouille son trésor et en tire la seule anecdote peut-être digne d’être retenue qu’il y ait dans toute sa bibliothèque. Le politique fait grâce des développemens de son idée et vient aux faits. Tout spécialiste sort de sa spécialité comme d’une coquille et se joue en plein air. Et les mines qu’on ne voit pas dans les livres, révèlent ce que les livres ne disent pas, parce que l’auteur lui-même ne le leur a pas dit. Mais c’est la chose, aussi, la plus impossible à reproduire une fois qu’elle est passée. On ne saurait pas plus en donner une idée, en en montrant les élémens épars que d’une flamme en montrant des fagots ou des bûches. Et de toutes les discussions brillantes qui flambèrent et crépitèrent dans un des principaux salons de la troisième République, il ne restera, sans doute, à la postérité que le portrait de celle qui les écoutait.

On s’inquiétera vraisemblablement beaucoup moins de savoir à quoi ressemblaient les hommes de la troisième