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légère, dans la manière de Bach, lorsque Bach a de l’esprit. Plus que spirituelle, gamine, avec une pointe de fatuité, notre musique ne rappelle et ne vante ici que de galantes aventures. Elle le peut sans honte. Mais la leur, à ces misérables, comment osera-t-elle un jour célébrer leurs attentats ignobles, ou seulement s’en souvenir !

Le ton change avec les deux strophes finales. Déclamée autant que chantée, l’avant-dernière prend une allure majestueuse et grave. Sur de longs et profonds accords, au lieu de courir, de voler comme tout à l’heure, les paroles insistent, les notes pèsent, lourdes et comme grosses de colère. Une dernière fois enfin, le piano, plus fortement encore, énonce à son tour la mélodie presque tout entière. Mais avant qu’elle ne s’achève, la voix la lui dispute, la lui reprend, et, la portant soudain plus haut que jamais, elle en frappe la cime d’un suprême et vraiment terrible coup.

Dirons-nous maintenant les qualités purement spécifiques d’une telle œuvre ! On en pourrait vanter la trame serrée, le style harmonique solide et comme intense, le détail à la fois pathétique et pittoresque. Certes ce n’est pas seulement aux circonstances que cette musique doit d’être belle. Elle en reçoit pourtant un surcroît de beauté. Quel « moment, » aurait dit Taine, quel « moment » que cette guerre, et que cette mort ! Héros, deux fois héros, national et domestique, Albéric Magnard, on le sait, est tombé sur le seuil de sa porte, pour défendre à la fois son pays et son foyer, pour l’amour de sa maison autant que de sa patrie. Que nous importe à présent toute autre musique du musicien, et que jadis peut-être elle ait pu nous déplaire : Dans l’ordre même de notre art, l’ « union sacrée » nous rassemble et nous réconcilie. Il faut que cette page au moins, de ce mort, vive à jamais dans nos mémoires et qu’elle ait sa place dans nos anthologies, comme une fleur immortelle et rouge de sang.


CAMILLE BELLAIGUE.