Page:Revue des Deux Mondes - 1916 - tome 31.djvu/115

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


nécessaires en épargnant les vies humaines. On cherche naturellement à préserver le personnel au prix du matériel. Ce dernier sera donc souvent le premier à bout.

La durée des guerres modernes semble ainsi devoir être limitée, dans un certain nombre de cas, par l’épuisement des ressources accumulées d’avance dans l’un des pays belligérans, sous forme ou de produits tout élaborés, ou de matières premières, ou de moyens de production, ou enfin d’argent et de créances qui permettent d’acheter ce qu’on n’a pas. Mais une erreur générale a été commise dans l’appréciation des trois grands facteurs influant par là sur la prolongation des hostilités : on n’a estimé assez haut ni la consommation prodigieuse de matériel et de valeurs résultant de la guerre, ni l’élasticité de nos besoins, ni surtout l’immensité des ressources d’une grande nation. Ces ressources, sous les trois formes que nous avons vues, s’accroissent très vite avec la civilisation. Le capital amassé, sur chaque point de nos vieux pays, en provisions, en objets d’usage, en matériel producteur, en réserves financières, dépasse l’idée qu’on s’en faisait, quand on cherchait à calculer la résistance des peuples. D’une part, donc, la vie commune est moins troublée, après une année de guerre, que ne s’y fussent attendus les optimistes eux-mêmes. D’autre part, on s’accommoderait de privations faisant des différences bien plus grandes que jadis et nous ramenant presque au même degré de dénuement ; car l’homme, sous ses habitudes nouvelles, n’a pas tellement changé.

Si les facteurs économiques surajoutés sont impuissans à terminer la lutte, il faut en revenir au facteur essentiel, à l’homme lui-même. Il faut attendre l’épuisement physique d’un belligérant. Les combats, nous l’avons dit, sont moins meurtriers qu’aux temps anciens. On s’égorgeait, on exterminait le vaincu. Une journée anéantissait une armée. Nous avons moins de victimes à proportion de l’effectif engagé et de la durée du combat ; mais l’un et l’autre se sont accrus extrêmement. Des millions d’hommes se tiennent face à face, et l’on se bat tous les jours quelque part. Une bataille dure cinq ou six semaines. On a calculé que les Austro-Allemands, sur leurs deux fronts, perdent près de dix mille hommes par jour. Si beaucoup ne sont que blessés, leur mise hors de combat est bien souvent définitive, ou aussi durable que la guerre.