Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 42.djvu/929

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théoriciens ont-ils affirmé que notre costume avait sa beauté suggestive de notre état social, qu’il suffisait d’un grand artiste pour en dégager la formule. Lui, qu’on appela le grand « résoluteur des problèmes les plus ardus du métier, » n’a pas résolu celui-là. Il ne l’a même pas abordé. Mais le costume n’est qu’un accessoire. Venons au principal : au caractère même de l’œuvre. On dit, d’ordinaire, qu’il est très moderne : on le dit comme un éloge, on pourrait aussi bien le dire comme un blâme, puisque la marque des grands chefs-d’œuvre statuaires est d’être également de tous les temps. La vérité est qu’éloge ou blâme, c’est tout à fait immérité. Il suffit de les considérer pour éprouver qu’elles manifestent les gestes et expriment les sentimens les plus simples et les plus universels qui soient. Un jeune homme se dresse comme s’éveillant d’un songe, et c’est l’Age d’airain ; un homme marche avec assurance en professant, et c’est Saint Jean-Baptiste ; une femme courbe la tête et se cache la figure, et c’est Eve ; un couple s’enlace, et c’est le Baiser ou le Printemps ; un homme se replie sur lui-même, le coude sur le genou, la tête sur la main, tous les membres ramenés vers la tête, vers le « chef, » et c’est le Penseur… Quoi de plus universel, de plus humain, de moins dépendant d’un milieu, d’un moment, d’une race même, étant admis que c’est toujours de la race blanche qu’il s’agit ? Il en est de même de ses petits groupes d’enfans, de ses têtes d’expression de femmes : seuls, les Bourgeois de Calais poseront quelque problème historique, quelque allusion à deviner… On les attribuera peut-être à différens âges : les Bourgeois de Calais au Moyen Age français, le Penseur à la Renaissance ou à la basse Antiquité, certains groupes d’enfans, comme Frère et sœur, au XVIIIe siècle. Son œuvre, — et je le dis à son éloge, — n’a pas du tout de ces caractères nettement propres à une phase de la société, ou de l’Art, qui se démodent quelquefois, qui datent toujours. C’est parce que nous la savons née d’hier qu’elle nous apparaît si « moderne » : retirée de terre dans quelques centaines d’années, sa figure apparaîtra contemporaine de l’humanité tout entière.

Ce qui frappe ensuite, en ces figures, c’est leur aspect solide, dense et plein, ce qui donne une impression de stabilité, de simplicité, de force et de sérénité. Rien d’étriqué, ni de compliqué, rien de menu, ni de fragile. Peu d’à-jour, pas