Page:Revue des Deux Mondes - 1918 - tome 45.djvu/135

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avec sa figure de Mercure, on peut dire que déjà il existe tout entier. Et dans son œuvre la plus célèbre, le sublime Chant du Départ, vaste tempête de pierre où passe la colère vengeresse des peuples, il nous plaît aujourd’hui, et il nous touchera d’associer, le jour du triomphe, l’image de la Belgique fraternelle.

Rude n’est pas le seul de nos sculpteurs que nourrit, abrita Bruxelles. Rodin, que nous pleurons encore, y passa dix années, les plus fécondes de sa vie. Avec quelle gratitude l’illustre vieillard, naguère encore, nous parlait de sa pauvre jeunesse, de son laborieux séjour, du noble et suave pays où il rencontra le bonheur ! Bruxelles est aujourd’hui un musée de « Rodins » ignorés. La cathédrale de Tournai fut pour l’artiste ce que furent pour beaucoup d’autres des églises plus fréquentées ; c’est là qu’il comprit le moyen âge. Et lorsqu’il nous revint, mûri, savant, définitif, avec la figure de l’Age d’airain, comme cinquante ans plus tôt Rude avec son Mercure, la Belgique pour la seconde fois généreuse et hospitalière, ayant reçu un apprenti, nous faisait don d’un maître.

Mais comment séparer pendant le dernier siècle l’histoire de deux arts qui se confondent, dont les bords tout au moins à chaque instant se mêlent, dont tous les événemens retentissent l’un sur l’autre ? Sans doute, Paris ne cesse pas d’exercer sur Bruxelles un attrait persistant et une séduction peut-être dangereuse ; mais les plus « français » de ces artistes sont-ils les moins originaux ? Qui est plus parisien que Stevens ? et qui, parmi les peintres, est un plus authentique flamand ? C’est de Jean-François Millet que sort Constantin Meunier : est-il un art plus national que celui de ce grand et sévère sculpteur ? Qui sait quel rôle la réaction contre les tentations de Paris, la volonté de faire « autrement » qu’on ne l’enseigne à l’école des Beaux-Arts, n’ont pas joué dans les idées des maîtres les plus décidément « autochtones, » tels qu’un Henri de Brackelaer ou un Charles de Groux ?


VI

J’arrêterai ici cette esquisse : nous pourrions la pousser jusqu’à la veille de la guerre. A quoi bon accumuler des preuves superflues ?

Mais puisque à toute étude il faut une conclusion, qu’on