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monde de se tordre, » même les plus pitoyables, les plus humains, des internationalistes de la veille, comme ce pauvre et charmant Luc Platt qui ne peut se retenir de crier son contentement à sa mère : « Je suis content, j’en ai tué un ! Chacun le sien. Voilà trop longtemps que la guerre dure. Il faut qu’on les tue. C’est le seul moyen d’en finir. » Ce contentement, cette allégresse, ce rire formidable de justiciers, on les entend dans tous les récits de l’affaire. « Mes hommes étaient si sûrs de la puissance de leurs fusils et de leurs mitrailleuses, dit le capitaine Mérouze, qu’ils riaient de tout leur cœur. » — « Ah ! les bons, les braves gosses, les bons et grands enfants, écrit à son tour le lieutenant de vaisseau Ferry, si vous les aviez vus le 9 mai : cette joie ! C’est, à la 12e, la face hilare de l’un d’eux : « Ils attaquent, capitaine, ils attaquent ! » de l’air de dire : « Ils sont fous, archi-fous ! » C’est, après l’action, l’un d’eux : « Hé bé, le Boche, tu viendras encore faire joujou avec Jean Gouin ? » C’est, pendant le feu, ce soin de viser, de tirer à tuer sans se laisser distraire, ce regret de voir l’attaque brisée net, de ne pas pouvoir en descendre davantage. » Énivrement de la victoire, survivant à la bataille, aux deuils causés par nos pertes et que le commandant de Maupeou traduisait en quatre lignes : « Sur tout mon secteur, malgré morts et blessés, c’est une joie sans pareille : du haut en bas, tout le monde jubilait. On riait dans la tranchée. Aussi cela n’a pas été long. »

En effet, sauf dans le secteur de la Geleide, l’attaque allemande était complètement brisée dès trois heures de l’après-midi sur tout le front, et l’amiral, en conformité des ordres du général Hély d’Oissel, pouvait reprendre son projet d’opération nocturne sur les fermes W et Union. Exaltés par leur succès de la journée, les marins se sentaient de taille à tout emporter. L’ennemi au contraire, démoralisé par son échec, ne pouvait manquer d’offrir une capacité de résistance amoindrie. Enfin, il ne s’attendait pas à ce qu’après une « secousse » pareille, la lutte se ravivât brusquement et que, renversant les rôles, la brigade, d’attaquée, devint attaquante.

L’élément d’imprévu, de surprise, nécessaire au succès de toutes les offensives, allait ainsi jouer en notre faveur et, dans les fastes de la brigade, la journée du 9 mai devait briller d’un éclat exceptionnel.