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PSYCHOLOGIE DU MARÉCHAL JOFFRE

Clausewitz, énumérant les diverses natures d’hommes capables d’aspirer au commandement, met au premier rang : « les hommes aux passions énergiques, profondes et cachées, qui n’obéissent qu’aux fortes incitations et ne se mettent en mouvement que lentement et progressivement, mais dont les sentiments ont autant de puissance que de durée. » Les qualités viriles nécessaires pour le haut commandement sont, d’après lui, la force d’âme et le caractère ; et il ajoute, en deux mots d’une grande simplicité et profondeur : « Un caractère fort est celui qui, même dans les émotions les plus violentes, ne sort pas de son équilibre. »

N’est-il pas permis de dire que Clausewitz décrit d’avance la catégorie d’esprits à laquelle appartient le maréchal Joffre ?

La France trouvait du premier coup, et par la voie d’une sélection normale, le premier de ses grands chefs de guerre, un homme d’équilibre, un caractère.

Pénétrons dans l’analyse psychologique de l’homme à qui la France confiait ses destinées et qui s’est révélé à l’épreuve. Les qualités dominantes du maréchal Joffre sont justement : l’équilibre, la fermeté du caractère, la maîtrise des sentiments et le goût des responsabilités.

En ce qui concerne l’équilibre tout particulièrement, on peut dire que cette vertu morale, trop méconnue, est chez lui naturelle, instinctive. Par elle, il s’est toujours écarté de prime saut des solutions hâtives, des projets séduisants peut-être pour l’imagination, mais sans contact direct avec les faits. De la vient aussi ce sang-froid, cette force d’âme avec lesquels il accepte la responsabilité ; il ne la veut pas seulement ; il la réclame, il l’exige.

Intéressé uniquement par des solutions réalisables au premier examen, Joffre ne se hâte pas, ne s’exagère rien. Cherchant les solutions par la voie de la raison, il est lent à les mûrir. Mais, quand il les a adoptées, il se montre tenace dans leur exécution.

Pour l’exercice de cette attention profonde et en quelque porte recueillie, la solitude lui plait. Il y trouve cette satisfaction de plein équilibre qui est chez lui un besoin. Il ne se livre