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donner la petite-fille de François Buloz, en puisant à pleines mains dans ses souvenirs aussi bien que dans ses riches archives. Le livre sur La Revue des Deux Mondes et la Comédie-Française en est la suite. Comme ce sont les lettres de F. Buloz et celles de ses correspondants, que nous avons sous les yeux, les témoignages sont indiscutables, et la vérité en ressort d’elle-même. C’est le meilleur moyen, sinon de détruire les légendes, — elles ont la vie dure, — du moins d’empêcher qu’elles ne deviennent de l’histoire.

Si l’on veut se faire quelque idée des tracas qui attendaient F. Buloz à la Comédie-Française, il ne suffit pas de rappeler ce que tout le monde sait de la vanité et de l’esprit d’intrigue qui est le péché mignon des gens de théâtre. Molière, dont c’était la maison, s’est expliqué une fois pour toutes sur la difficulté de conduire « ces animaux-là. » Les conditions où allait se trouver François Buloz, devaient rendre sa tâche particulièrement difficile. D’abord, ses pouvoirs, du moins dans les premiers temps, étaient fort limités, et le Commissaire royal de jadis était moins bien armé que l’Administrateur d’aujourd’hui, qui lui-même… Il avait à côté de lui un directeur. Et le directeur relevant du Comité, tandis que le Commissaire relevait du Ministre, on devine l’espèce de rivalité que cet ingénieux système ne pouvait manquer de créer et d’entretenir entre les représentants, de ces deux puissants dieux. Ces royaumes où chacun se croit le droit de commander ont un nom, et ce sont eux que Mme Pernelle qualifie d’être la Cour du roi Pétaud. « Je ne vous dirai qu’une chose du premier Théâtre français, écrivait vers ce temps-là Alfred de Vigny, c’est qu’il est le dernier. Il doit cela à ses dissensions intestines ; il porte la peine de ses haines d’acteur à acteur, de sociétaire à sociétaire, des intrigues inouïes des comédiens contre les pièces même qu’ils jouaient et qui les alimentaient… » La désorganisation était complète, et c’est bien pourquoi on avait recours à Buloz qui avait fait ses preuves d’administrateur et chez qui l’habileté ne le cédait en rien à la ténacité.

Une autre raison s’ajoutait à cette question d’ordre — ou de désordre — intérieur, pour expliquer le complet marasme dont souffrait alors la Comédie. Dans ses Mémoires sûr Rachel, Mémoires d’une octogénaire et dont la bonhomie garantit la véracité, la veuve de l’acteur Samson ne craint pas de dire : « La Comédie-Française était alors discréditée : le public se