Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 59.djvu/168

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.

respirée ou si elle avait bu le poison qu’elle contenait, mais j’imaginais aisément le geste et je savais que cette fleur était grande et en forme de cornet. — Justement, sur la petite terrasse qui dominait notre route, au-dessus d’un petit mur bas, poussait un jasmin de Virginie. — Pousser est un mot trop pauvre ; il rayonnait, il prenait toute la place, il lançait de tous côtés des bras hardis, il encombrait le mur, il aspirait tout le soleil et le renvoyait généreusement au bout de ses éblouissantes grappes de fleurs rouges, dures, et fortes. « Mais, voilà la fleur de Lakmé, pensai-je ; comment cela ne m’a-t-il pas frappée du premier jour ? » Les cornets vermi ! 16n du jasmin se dressaient vers le ciel, opulents de beauté et de couleur ardente ; je m’aperçus que l’orage de la veille les avait remplis d’eau ; aujourd’hui, j’écris de l’eau ; mais alors, je ne doutai pas que le précieux liquide limpide ne fût le poison merveilleux et embaumé de Lakmé ; tant de poésie m’exalta ; tout de suite, il fallait profiter de l’occasion unique et merveilleuse ; oui, il fallait mourir de cette jolie mort, et voir ce qui arriverait.

Pas un instant je ne songeai à ma famille ni à la possibilité de commettre une vilaine action ; je jouais, je jouais tout simplement ; comment me serais-je embarrassée de scrupules aussi sérieux ? Je me dépêchai, j’entrevoyais un plaisir très vif, et, comme une enfant gaspilleuse, je ne me souciais pas de le faire durer ; ces raffinements-là s’apprennent plus tard. Je m’assis sur le petit mur bas, sous le dôme vert et rouge, j’arrangeai bien ma robe sur mes genoux ; puis je tirai à moi une branche, je choisis le plus grand cornet, celui où il y avait le plus de poison, et je bus délicieusement la mort… Dieu ! qu’elle était sucrée ! Jamais je n’avais rien bu d’aussi bon… et je fermai les yeux dans l’attente…

Je ne sais plus comment a fini cette extase ; évidemment elle a dû tourner très court, comme tous les jeux d’enfant.

Combien de fois, depuis ces années lointaines, ai-je cherché à retrouver cette ivresse dans le cornet d’un jasmin de Virginie ! J’en ai tenu dans la main, pleins de liquide subtil ; était-ce la faute de la pluie, ou celle du soleil, ou la mienne peut-être ?… Jamais je n’ai goûté de nouveau cette saveur enchanteresse et mielleuse, digne d’un nectar olympien, versé au banquet des dieux !


MARIE PERRENS