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irrité et, si la France voulait s’exposer au chagrin de le mécontenter, mieux valait peut-être que ce fût dans des questions comme celles de l’indemnité allemande et du charbon, dont dépend le relèvement de notre pays.

Ces regrettables « cavaliers seuls », que se sont permis, presque à la même heure, la France et l’Angleterre, ont mieux fait comprendre aux deux gouvernements la nécessité de se concerter dans leur politique européenne. Pour l’un comme pour l’autre, l’heure est passée du splendide isolement et de l’égoïsme sacré. M. Millerand a profité de sa visite aux champs de bataille pour rappeler éloquemment la fraternité d’armes franco-britannique et pour affirmer la pérennité de l’entente cordiale. Mais l’accord auquel devaient aboutir les conversations de M. Paléologue et de lord Derby et qu’on avait prématurément annoncé, a bientôt paru être d’un enfantement laborieux. Souhaitons qu’il soit rendu plus sûr et plus durable par le redressement polonais.

C’est le moment de reprendre à notre compte les sages réflexions que le Times faisait, ces jours-ci, sur « l’alliance fondamentale. » J’ai vu de près en 1912, bien avant la guerre universelle, le commencement de la crise balkanique. Je ne me rappelle pas qu’une seule fois la Grande-Bretagne ou la France ait pris alors une initiative isolée. Après avoir versé leur sang pour une cause commune, les deux nations vont-elles donc agir maintenant avec moins d’intimité qu’autrefois ? Non, non, cela n’est pas possible. Pour chacune d’elles, ce serait le suicide. Déjà nous ne portons que trop la peine de ces tiraillements. Les deux pays ont les mêmes intérêts d’avenir ; seule, leur union fait leur sécurité ; aucun d’eux ne peut désirer l’affaiblissement de la Pologne, ni le réveil de l’impérialisme allemand, ni le développement de l’impérialisme bolchéviste. Hâtons-nous donc. Puisque le rétablissement de l’armée polonaise nous a laissé un instant pour respirer, profitons de ce répit, l’Angleterre et nous, pour remettre, sans plus de retard, notre politique à l’unisson.

Raymond Poincaré,

Le Directeur-Gérant : RENE DOUMIC.