Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 59.djvu/8

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.

exemples, apprit à connaître les méthodes des généraux illustres, étudia avec une ardeur passionnée celles du « dieu de la guerre, » Napoléon. Les bonnes habitudes de l’esprit, la réflexion, la gravité, l’exactitude mirent du plomb, si j’ose dire, dans les qualités naturelles de la race, l’entrain, la vivacité, l’imagination, de telle sorte que la capacité militaire, soit intellectuelle, soit morale, s’était développée en même temps que la volonté de soutenir énergiquement la guerre, si elle venait à éclater. Dès le 1er août 1914 il sauta aux yeux que la France ne se laisserait pas faire et qu’elle irait jusqu’au bout.

On pouvait se demander, cependant, si cette nation et cette armée trouveraient l’homme capable de les conduire à la victoire. Il était facile de prévoir qu’on allait être en présence d’un système de guerre entièrement nouveau. Les effectifs s’élèveraient, dès le jour même de la mobilisation, à des chiffres qu’aucune armée n’avait jamais atteints ; le front présenterait une extension inouïe ; la complexité de la lutte, sur terre et sur mer, se compliquerait encore par le nombre des puissances engagées de part et d’autre ; les transformations résultant des inventions nouvelles, chemins de fer, télégraphes, téléphones, automobiles, avions, imposeraient des méthodes que personne n’avait pu déterminer sûrement ; les répercussions de la guerre sur la vie civile des peuples allaient causer une surtension nerveuse et une sensibilité extraordinaire de toutes les fibres du corps social. Ni Frédéric II, ni Napoléon, ni Moltke n’avaient vu se poser devant eux de tels problèmes.

D’avance on savait que, pas une seule fois, le général en chef ne commanderait lui-même une bataille sur le terrain, que pas une fois il n’aurait son armée dans la main ou même dans celle de ses lieutenants immédiats, que, pas une fois, on ne le verrait à cheval, sur une colline, la lorgnette aux yeux, dirigeant on personne une manœuvre ; on savait qu’il n’agirait ni par sa présence, ni par sa voix, ni par son geste, que son armée l’ignorerait, qu’entre lui et elle ne courrait pas ce fluide qu’on était habitué à considérer comme un agent de victoire ; on savait que le chef vivrait loin des champs de bataille, abstraction combinant des abstractions, X travaillant sur des X, et que son quartier général serait le point géométrique vers lequel se concentreraient toutes les données de la prodigieuse équation.

Quel serait donc l’homme qui répondrait à ces nécessités