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d’échange, où le trafic pourrait se faire par troc. Leur échec les décourage, et ils s’imaginent que la France se désintéresse du sort des Rhénans. Non sans amertume, un gros négociant de Wiesbaden me disait : « C’est la France qui nous rive à la Prusse : elle veut nous faire périr avec elle. » Et l’arrogance des journaux et des fonctionnaires allemands fait croire à beaucoup que nous ne voulons ou ne pouvons rester sur le Rhin. N’annonçait-on pas l’autre jour au marché le départ des troupes françaises ?


16 mars.

Les Mayençais ont appris en même temps le coup d’Etat de Kapp à Berlin et l’arrivée dans leur ville du maréchal Foch. Ces deux nouvelles donnent à tous de la fébrilité ; certains parlent déjà d’une nouvelle mobilisation, et, comme je rentrais, mon propriétaire m’arrêta pour gémir : « Il parait que la guerre va recommencer ; n’étions-nous pas assez malheureux comme cela ? » La guerre ! C’est le grand effroi. Revoir les levées en masse, les tueries gigantesques, ces Rhénans pacifiques s’y refusent. On me citait le mot d’une jeune vendeuse de chez Tietz à un de nos soldats : « Nous ne nous battrons plus contre vous. » Et, pour la première fois peut-être, ce peuple sent que la présence de nos troupes est une garantie de paix pour lui ; à l’arrivée du Maréchal, je vois nombre d’Allemands se découvrir.

Le soir, comme nous étions invités à un thé chez le professeur V… il nous accueille tout ému : « L’Allemagne, s’écrie-t-il, la pauvre Allemagne est ruinée. C’est pire que la guerre de Trente Ans. » Et les larmes venaient aux yeux du vieil homme. Pour une fois, sa modération s’évanouit. « On ne peut rien faire avec les hobereaux ni avec la Prusse. » Et sa femme, qui s’intitule cependant une patriote allemande, ajoute ce mot étonnant : « Heureusement qu’à Mayence nous avons les troupes françaises. »

Le lendemain, une manifestation impressionnante s’est déroulée à travers les rues de la ville pour protester contre le coup d’État de Berlin. Plus de quinze mille hommes et femmes ont défilé, en un ordre parfait, syndicat par syndicat, société par société. Des bannières et des écriteaux portaient, des inscriptions suggestives : « Pendez Kapp ! A bas les hobereaux ! A bas