Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/128

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vaisseau peuplé de femmes élégantes et d’habits noirs (les uniformes sont ici moins nombreux qu’à Mayence,) parmi le bruissement des conversations françaises, on se serait cru à l’Opéra. J’emporte d’une représentation de la Tétralogie un souvenir particulièrement vif. Dans la loge impériale, un général français présidait ; à l’avant-scène se tenait notre haut commissaire ; à nos côtés, un jeune couple nous contait être venu spécialement de Paris pour entendre l’Anneau des Niebelungen. Des Français allaient féliciter chanteurs et musiciens, dont aucun ne cache la joyeuse fierté que leur laissent nos applaudissements.

Certes, il ne faut rien exagérer. Il reste, malgré ces élégances, bien des traits de germanisme, ne serait-ce que ces mangeailles de « delikatessen » qui se font aussi bien en la salle pendant le spectacle qu’au buffet durant l’entr’acte. Il demeure, chez beaucoup, malgré la politesse ambiante, une hostilité que les regards accusent. La plupart des jeunes hommes arborent ici la croix de fer, qui est à peu près dédaignée dans les autres villes rhénanes, et un orateur, le pasteur Philippi, a pu lancer fièrement devant un auditoire wiesbadenois cette apostrophe : « Nous sommes la garde à l’Ouest du peuple allemand, et nous le défendrons. » Comment s’en étonner, quand on sait le nombre d’anciens officiers de l’armée impériale qui vit ici ?

Mais qui ne voit la détente que crée cette atmosphère mondaine et souriante ? Déjà, me dit-on, il est des dames de Wiesbaden qui souhaitent d’être reçues dans les soirées françaises ; déjà, en un prochain concours hippique que les autorités françaises organisent, des courses rhénanes sont annoncées auprès du steeple français. Petites choses sans doute, mais qui ont leur prix, puisqu’elles inquiètent et irritent les Prussiens. Voici leurs gazettes qui annoncent que Wiesbaden, souillée par la honte noire, est terrorisée par les nègres de notre armée. Les maladroits ! Ils ne réussissent qu’à écarter de la cité de Nassau les Germains de l’Est, cependant que, cet été, des milliers de Français s’annoncent pour la grande saison thermale de Wiesbaden.

Viennent encore quelques années, quelques campagnes prussiennes, et la jolie ville du Taunus sera une de nos « villes d’eaux les plus parisiennes. » Le gouvernement du Reich s’imaginait, par ses interdictions d’importation, toujours en vigueur, chasser d’ici la France et ses produits. Mais il n’y a pas de frontière pour l’élégance et la politesse françaises.