Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/146

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nous ne les laisserons pas jouir en paix d’un luxe qui nous affame… Ils doivent s’attendre à payer les frais de la guerre, etc.. » Ce qui caractérisera suffisamment l’accent trop fréquent de sa polémique à cette date.

Ensuite viendront, il est vrai, les reculs et les restrictions, à la Jean-Jacques, mais trop tard pour les menacés comme pour les menaçants. Ayons quelque pitié des pauvres riches, prononcera-t-elle alors sur un ton qui n’est guère moins agressif au fond que le précédent ; tolérons-les parmi nous jusqu’à ce que nous puissions les élever à la dignité d’hommes du peuple, c’est-à-dire de révélateurs et d’initiateurs authentiques, puisqu’ils participeront dès lors du privilège de l’alliance divine telle que la délimite à son profit le mysticisme démagogique ! et, en attendant de leur accorder cette promotion dans la hiérarchie des êtres créés, regardons passer avec un sourire leur faste insolent et leur vanité creuse ! — Mais quelle sera l’expression de ce sourire sur les lèvres du lecteur prolétaire de ces lignes ? Sans doute ressemblera-t-il à ce rictus de bêle fauve près de s’élancer sur sa proie, dans lequel certains transformistes outranciers voient l’origine des hilarités humaines !

Après les riches, Sand menace la représentation nationale qui, dans son ensemble, incarnait à cette heure le bon sens des masses françaises plutôt que l’utopisme mystique issue de Rousseau. C’est « en souriant » une fois de plus que le peuple devra laisser ses élus seuls en face des énergumènes qui les assiègent : après quoi, il leur portera la Constitution volée par lui sur « le Champ de Mars ! » En réalité, d’accord avec ses amis Leroux et Barbes, elle rêvait de « fructidoriser » bette assemblée rebelle à l’inspiration d’en-haut, ce qui était conforme à la tradition révolutionnaire qu’il est permis de résumer en ces termes : incliner la France devant les faubourgs de Paris, et l’immense majorité du vrai peuple devant l’infime minorité des clubs qui pérorent dans quelques grandes villes, après avoir sélectionné dans leur soin les éléments les plus suspects du corps social. Enfin, comme les Girondins de 1792, elle appelait de ses vœux la guerre extérieure, très propre à déséquilibrer les esprits et à déchaîner enfin les instincts par les agitations de la peur et de la haine. Une telle péripétie faisait à sus yeux partie intégrante du scénario révolutionnaire : mais l’on sait de quelle qualité sont les « instincts » mis en liberté de la sorte !