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jardiniers les plantes de serre à cultiver pour les salons, et pour la table, faisait les listes d’invités, préparait le punch de l’après-dîner. En tout cas, son activité domestique s’exerçait dans l’ombre, et on ne le connaissait que sous l’aspect d’un maître de maison hospitalier et nonchalant, qui errait dans ses salons avec le détachement d’un invité, en disant : « N’est-ce pas que les gloxinias de ma femme sont des merveilles ? Je crois qu’elle les fait venir de Kew. »

Le succès de Beaufort (tout le monde en convenait) tenait à une certaine manière de s’imposer. Le bruit courait bien qu’il avait dû quitter l’Angleterre, avec la connivence secrète de la banque dont il faisait partie ; mais cette rumeur passait avec le reste, quoique l’honneur de New-York fût aussi chatouilleux sur les affaires d’argent que sur les questions de mœurs. Tout pliait devant Beaufort : tout New-York délitait dans ses salons. Il y avait vingt ans qu’on disait : « Je vais chez les Beaufort, » sur le même ton de sécurité qu’on aurait eu pour dire : « Je vais chez Mrs Manson Mingott ; » et on avait de plus l’agréable perspective d’y être traité avec des plats et des vins de choix au lieu d’un insipide champagne de l’année, et de croquettes réchauffées.

Mrs Beaufort avait donc, selon l’usage, fait son apparition dans sa loge juste avant « l’Air des Bijoux ; » selon l’usage, elle s’était levée à la fin du troisième acte ; et, ramenant sa sortie de bal sur ses nonchalantes épaules, elle avait disparu. Ceci voulait dire qu’une demi-heure plus tard le bal commencerait.

La maison des Beaufort était de celles que les New-Yorkais montraient avec fierté aux étrangers, surtout, un soir de bal. Les Beaufort avaient été des premiers qui, au lieu de louer le matériel du bal, avaient à eux un tapis rouge dont leurs domestiques couvraient les marches du perron les jours de réception, et une tente pour abriter les invités à leur descente de voiture. C’étaient eux aussi qui avaient inauguré la coutume d’installer le vestiaire des dames dans le hall au lieu de les faire monter dans la chambre à coucher de la maîtresse de la maison, où elles refrisaient leurs cheveux à l’aide d’un bec de gaz. Beaufort passait pour avoir dit, de son air méprisant, que toutes les amies de sa femme avaient certainement des caméristes capables de veiller à ce qu’elles fussent correctement coiffées avant de sortir.