Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/252

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On ne pouvait pas tout avoir. Quand on dînait chez les Lovell Mingott, on dégustait du canard sauvage apprêté à la Maryland, du terrapin et des vins de crû : chez Adeline Archer on parlait de voyages en Suisse et des romans de Hawthorne. Aussi, quand un amical appel venait de Mrs Archer, Mr Jackson disait-il à sa sœur : « J’ai ressenti un peu de goutte depuis mon dernier dîner chez les Lovell Mingott, il sera bon pour moi de me mettre à la diète chez Adeline. « Heureusement, du reste, le vin de Madère des Archer avait « fait le tour du Cap. »

Mrs Archer, veuve depuis longtemps, habitait avec son fils et sa fille dans la Vingt-huitième rue. Le deuxième étage de sa maison était consacré à Newland, et les deux femmes s’étaient resserrées dans les pièces du premier. En parfaite harmonie de goûts et d’intérêts, elles cultivaient dans des petites serres sur le rebord de leurs fenêtres des fougères rapportées de leurs voyages, faisaient « du macramé » et de la tapisserie, collectionnaient la faïence lustrée « coloniale, » et lisaient les romans de Ouida, dont elles goûtaient l’atmosphère italienne et la description des paysans, quoiqu’en général elles préférassent les romans mondains où il s’agissait de « gens comme il faut. » Elles parlaient sévèrement de Dickens, qui n’avait jamais su peindre un « gentleman, » et considéraient Thackeray moins à l’aise dans le grand monde que Bulwer, — qui cependant, commençait à se démoder.

Au cours de leurs voyages à l’étranger, Mrs et Miss Archer recherchaient et admiraient Surtout les paysages : elles considéraient l’architecture et la peinture comme des sujets réservés aux hommes, aux lettrés qui lisaient Ruskin. Mrs Archer était née Newland, et la mère et la fille, qui se ressemblaient comme deux sœurs, étaient, disait-on, de vraies Newland, toutes deux pâles, légèrement voûtées, avec de longs nez, d’aimables sourires, et la distinction, la langueur de certains portraits de Reynolds. Leur ressemblance eût été complète, si l’embonpoint de l’âge mûr n’avait tendu le corsage de satin broché noir de Mrs Archer, tandis que les popelines brunes et violettes de Miss Archer pendaient, à mesure que s’écoulaient les années, plus mollement sur ses formes virginales. Newland se rendait bien compte, pourtant, qu’au point de vue de leur mentalité, la ressemblance était moins complète que ne le faisaient croire leurs manières si exactement semblables. L’habitude de vivre ensemble dans