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droit et de l’honneur national. » (A Léonie Léon, janvier 1875.)

Ceci dit, il ne provoquera rien : « Pour nous, la paix reste notre règle. Un jour viendra où nous trouverons la bonne occasion. Nous ne rentrerons dans l’action extérieure que pour rétablir l’ordre et le droit en Europe. Jusque-là il nous suffira de maintenir l’union entre les races-sœurs et de développer nos forces. »

« L’ordre et le droit européens, » il entendait, même au besoin, les chercher à Rome. On a publié un plan de concordat rajeuni, si j’ose dire, dont il avait fait entamer la négociation auprès du Pape Léon XIII. Si on l’eût suivi, que de maux et que de difficultés eussent été évités !

L’homme d’Etat qui s’élevait ainsi de crête en crête jusqu’aux sommets lumineux se transformait. La dignité, la gravité, l’autorité régnaient sur son visage et sur toute sa personne. Il marchait plus lentement, car il savait où il allait. Il était devenu consulaire. Aux réceptions des ambassadeurs, sa mâle et chaleureuse intelligence, qui savait intéresser, éclairer et convaincre, savait aussi recevoir et écouter. Il était de plain pied avec n’importe quel personnage européen. Il avait fréquenté le prince de Galles, le futur Edouard VII, et avait découvert en lui « l’étoffe d’un grand politique. » Il ne se refusait pas à l’idée de se rencontrer avec Bismarck. De plus près, il eut plus exactement mesuré « le monstre. »

Finalement, il s’abstint. Mais il ne négligea pourtant aucune occasion de convaincre l’Europe, et même, si c’était possible, de pousser cette propagande et cette conquête jusque dans le camp ennemi. Il savait ce que serait l’affreuse calamité ; il ne voulait pas que la France en assumât la responsabilité : « Dans tous les cas, notre rôle est d’être comme le Sosie de Molière « ami de tout le monde, » libre de tout engagement et, tout au fond, de reculer la dernière collision le plus longtemps possible. » (A Léonie Léon, juin 1875.)

Son patriotisme allait jusque-là. Et c’est ce patriotisme fait de sagesse, de patience et encore une fois, de sacrifices qu’il enseigna à ceux qui l’écoutaient.

Oui, il y a plusieurs façons d’aimer la patrie : l’aimer avec opportunité, c’est l’aimer parfois sans éclat et sans espoir de récompense.

Mais, d’autre part, aborder le grand risque sans avoir toutes