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tude, le reçurent sans broncher. Mrs Lovell Mingott en dit un mot à Mrs Welland, qui en parla à Newland Archer, lequel, furieux, s’adressa immédiatement à sa mère. Celle-ci, après un mouvement de résistance secrète, céda, comme toujours, aux instances de son fils, — et embrassant aussitôt sa cause avec d’autant plus d’énergie qu’elle avait d’abord hésité, mit son chapeau à brides de velours gris, et déclara :

— Je vais aller voir Louisa van der Luyden.

Dans la jeunesse de Newland Archer, la société de New-York pouvait être comparée à une petite pyramide solide et glissante où aucune fissure apparente ne s’était encore produite.

La base, formée par ce que Mrs Archer appelait « des gens modestes, » se composait d’une majorité de familles honorables, telles que les Spicer, les Lefferts, les Jackson, qui s’étaient élevées au-dessus de leur milieu par des alliances avec les clans dirigeants. Mrs Archer l’affirmait souvent : on n’était plus aussi difficile qu’autrefois et, avec la vieille Catherine tenant un bout de la Cinquième Avenue, et Julius Beaufort l’autre, on avait perdu le respect des anciennes traditions.

Sur ces fondements solides, mais sans éclat, la pyramide s’élevait en diminuant vers le sommet, composée d’un bloc compact et brillant représenté par le groupe des Newland, Mingott, Chivers et Manson. Beaucoup de gens croyaient que ces familles atteignaient le sommet de la pyramide, mais elles-mêmes, au moins les personnes de la génération de Mrs Archer, savaient qu’aux yeux d’un généalogiste sévère, un petit nombre de privilégiés pouvaient seuls prétendre à cette éminence.

— Ne me parlez pas, disait Mrs Archer à ses enfants, de ce que disent les journalistes sur l’aristocratie de New-York. S’il en est une, ni les Manson, ni les Mingott n’en sont, pas plus que les Newland et les Chivers. Nos grands-pères et nos arrière-grands-pères n’étaient que de respectables commerçants anglais et hollandais, venus aux colonies pour faire fortune, et qui réussirent au delà de leurs espérances. Il est vrai qu’un de vos arrière-grands-pères a signé la Déclaration de l’Indépendance et qu’un autre, général dans l’état-major de Washington, a reçu l’épée du général Burgoyne après la bataille de Saratoga. Ce sont là des distinctions dont on peut être fier, mais qui n’ont rien à voir avec le rang et la classe. New-York a toujours été une communauté commerciale, où trois familles à peine peuvent se