Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/321

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


J’imagine souvent que Bonaparte a vu l’Europe telle qu’elle est aujourd’hui et telle qu’elle va être, divisée en quelques Etais si peu nombreux, si considérables et se touchant tellement de plein contact que la guerre latente entre eux est perpétuelle, que les armements les épuisent et qu’une misère lourde, de jour en jour croissante, est la situation universelle. « On étouffera là-dedans, a-t-il dû se dire ; ce sont les frontières qui doivent tomber… Elles tomberont un jour. Ce petit coin du monde sera un jour absorbé par le grand État militaire qui aura su le conquérir et l’unifier. Devançons les temps, si nous pouvons. Après tout, ils ne sont pas marqués, et ils sont peut-être venus. Aboutissons tout de suite. La paix et le libre développement humain en Europe ne seront assurés un jour que par un grand peuple conquérant mené par un grand homme. J’ai l’un, je suis l’autre. Essayons. Si je réussis, c’est un ou deux siècles de contrainte, d’angoisse, de misère, de civilisation rendue difficile et retardée que j’épargne à l’Europe. » Dessein insensé, ce qu’il est toujours facile de dire après l’événement, dessein prématuré, ce qu’il est toujours facile de dire quand l’histoire a donné son démenti, mais beau dessein, qu’il a pu avoir, qu’on reviendra à lui prêter quand un autre l’aura réalisé et qu’alors on jugera grand et philanthropique, il est bien probable que, comme tout homme, si l’on en croit Pascal, Napoléon tendait au repos par l’agitation, tout en prenant, souvent, comme il est naturel, son agitation pour un désir de repos. Il est bien probable que de très grands projets et d’une haute raison, quoique trop précipités, étaient au fond de ces ambitions et de ces témérités, et que Napoléon n’est que la première ébauche du Charlemagne de l’avenir, qu’on louera, et qui sera peut-être moins grand. Thiers aime mieux l’équilibre européen, et il est évident qu’il a raison ; mais il pourrait essayer de démêler chez son héros la politique contraire et en sentir au moins la grandeur.

Ce n’est pas, du reste, de ne point trouver chez Thiers le rêve que je viens de faire, que je me plains ; mais d’une façon générale, de ne point voir s’accuser chez lui en lignes vigoureuses, au risque même d’un peu d’hypothèse, aucune grande figure et non pas même celle de l’homme qu’il a le mieux connu, le plus pratiqué, le plus constamment suivi, et, tout compte fait, le plus aimé.