Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/339

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la reproduction des images visuelles. Le premier désir, logiquement, d’étape ou étape, devait les entraîner jusqu’à la gaucherie, s’il le faut, pour rendre, sans aucune adresse apprise et banale, leurs sensations d’art. Et, à mesure que les moyens mécaniques de révéler les aspects de la Nature s’étendent aux plus rares et aux plus fugitifs, l’horreur des réalisations faciles les entraîne vers une interprétation de plus en plus arbitraire des phénomènes naturels. Après cela, peu importe que les uns cherchent surtout à exprimer la masse, la densité des choses, ou les autres leur construction interne, ou d’autres encore leurs apparences successives dans un rapide coup d’œil Ce qui les détermine, au fond, à toutes ces recherches, ce n’est pas un enthousiasme nouveau pour un aspect de la nature : c’est une négation et une protestation contre des effets trop faciles obtenus par des recettes trop anciennes et ne donnant que des impressions trop ressenties.

Les révolutions esthétiques d’hier n’avaient pas d’autre cause. Aussi est-il bien malaisé de nier la légitimité de ces dernières, quand on approuva celles qui les ont précédées. Il est vrai que les résultats, ou les œuvres, peuvent être dissemblables. Mais d’après quoi en jugera-t-on, en l’absence de toute loi et de tout terme formel de comparaison ? Si l’on proteste contre un découpage des cubistes, « Je vois comme cela ! » peuvent-ils dire, et si on le conteste, « Qu’en savez-vous ? » peuvent-ils répondre triomphalement. Et surtout, quand ils disent : « Je conçois comme cela, » qui peut s’inscrire en faux ? Vous avez peine à vous assimiler leur conception ? tant mieux, c’est qu’elle est très personnelle ! Vous n’y parvenez pas du tout ? Excellent, c’est le comble de la personnalité. Et comme, d’après les principes de toute esthétique moderne, l’artiste doit recréer à son usage la nature, et lui imposer une vision personnelle, il s’ensuit que moins nous la partagerons, plus nous devrons l’admirer.

Qu’objecter contre la redistribution arbitraire des traits d’une figure, le nez placé au-dessus des yeux, les oreilles sous la bouche, si tant est qu’on en aperçoive encore, au milieu des losanges et des tourbillons ? N’est-il pas entendu, depuis longtemps, que le dessin est une « convention ? » Vous voulez des yeux à leur place habituelle, et la bouche au-dessus du menton ? Allez faire faire votre photographie ! Vous ne méritez que cela…