Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/347

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passées. Peu importe après cela le sentiment des milliers de naïfs-, de rêveurs, ces visiteurs du dimanche, qui demandent à l’Art une vision qui les dépayse ou les réconforte, mais qui ne peuvent appuyer d’un chèque leur admiration. Cela ne « chiffre » pas. C’est le « silence à la foule ! » et le « silence aux pauvres ! » de la plus réjouissante ironie dans un temps qui se targue de démocratisme et de libre-pensée.

Et pourtant, ce critère, lui-même, ne signifie pas grand’chose. Si le prix d’un tableau était établi, comme celui d’un sac de blé ou d’une machine à coudre, par le besoin qu’en ont des millions de gens, il serait, jusqu’à un certain point, déclaratif d’une adhésion publique. Mais il n’en est rien. Il suffit que deux amateurs se disputent un objet, dont nul autre ne se soucie, pour que son prix puisse monter très haut. Quand cela se voit, cela prouve qu’un riche naïf s’est laissé persuader de sa beauté ou de son avenir : cela ne prouve pas qu’elle en ait. Les collections sont remplies de choses acquises fort cher du temps où Albert Wolff tenait le sceptre de la critique, — lequel faisait souvent un bruit de marteau de commissaire-priseur, — et ces choses ne valent plus aujourd’hui ce qu’elles ont coûté. Même les succès obtenus après de lentes réhabilitations ne durent pas toujours. L’Angélus de Millet, acheté à la vente Secrétan plus de 600 000 francs par M. Chauchard, ne trouverait peut-être pas aujourd’hui l’équivalent de cette somme, l’opinion s’étant beaucoup refroidie, non sur Millet, mais du moins sur l’Angélus. Et nul ne peut dire si les Danseuses de Degas, atteindraient encore dans cinquante ans, les 450 000 francs qu’on a donnés une fois pour elles.

Quant à l’autorité des élites intellectuelles, nous n’avons aucune raison, non plus de la croire infaillible. L’exemple de leurs erreurs passées est là pour nous mettre en garde. On ne rencontrera pas d’ici longtemps, sans doute, pour cautionner une œuvre d’art nouvelle, un trio pareil à celui que formaient, il y a cent ans, Musset, Lamartine et Henri Heine. Or, si nous lisons ce qu’ils ont écrit tous les trois d’un certain tableau qui est au Louvre, sans l’aller voir nous-mêmes, nous devons penser que c’est une des créations humaines les plus assurées de l’enthousiasme des générations à venir. « L’incomparable tableau des Moissonneurs de Léopold Robert, ce Virgile du pinceau qui a égalé le Virgile des Géorgiques, s’écriait Lamartine, quelle plume pourrait donner l’impression d’un tel