Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/36

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Devant la Macédoine, ce n’est pas la Grèce divisée ; devant les Romains, ce n’est pas la Ligue achéenne qu’il faut être. Il faut être la royauté absolue ou la nationalité absolue. A la royauté absolue on ne peut revenir, à la nationalité absolue il faut rester. Et tant pis s’il n’y a rien qui se ressemble comme ces deux choses-là : rien précisément ne prouve mieux que, dans l’Europe moderne, il faut l’une ou l’autre.

Cette idée est fondamentale chez Thiers. La décentralisation même très prudente, très timorée, lui paraît un danger extrême. Il a toujours soutenu l’article 15 de la Constitution de l’an VIII, établissant l’irresponsabilité des fonctionnaires. Il a toujours souhaité que les maires, des grandes villes au moins, fussent nommés par le gouvernement. Il a toujours été partisan de ce qu’on a appelé « les communes en tutelle, » c’est-à-dire des communes ne pouvant pas disposer à leur gré de leurs ressources pour leurs dépenses. Pourquoi ? Non pas tant parce qu’elles sont insuffisamment intelligentes, mais parce qu’elles sont insuffisamment prévoyantes des intérêts généraux. Leurs ressources, pour Thiers, c’est le trésor de guerre, c’est le trésor à réserver pour les grands événements qu’elles ne sauraient prévoir. Il ne faut pas qu’en l’employant pour elles, elles l’épuisent. Il faut qu’il dorme un peu là, pour que, au jour des grands besoins, la France entière vienne l’y chercher et trouve quelque chose. Toute indépendance communale, départementale, provinciale, est pour Thiers une sécession.

Et ce n’est pas assez de dire que ce système sévèrement centralisateur lui paraît nécessaire ; il lui paraît beau ; il l’aime ; il a une passion pour lui. La seule page lyrique de Thiers, à bien peu près, n’est pas en honneur de Napoléon Ier ; elle est en honneur de la centralisation :

« Peut-on rien voir de plus admirable que l’action d’un gouvernement qui, à l’aide du télégraphe, est obéi en quelques instants jusqu’aux extrémités les plus éloignées du royaume ? Tous les jours il part de Paris des courriers qui se répandent avec rapidité dans toutes les directions. Tandis qu’ils portent les ordres du gouvernement, ils portent le récit de ce qui se fait ; ils portent l’opinion elle-même, qui se communique avec une rapidité admirable. Vous êtes arrivés par le moyen de cette communication à un degré d’homogénéité sans exemple dans l’histoire. Vous savez quelles ont été les conquêtes des