Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/374

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du bout de leurs baïonnettes, éventrent les toiles des tableaux ; ils soupèsent les vierges en argent ; ils manient d’une main novice les reliquaires tout dorés et en dispersent, au milieu des rires, les poussières d’ossements. Puis le soir, dans les cantonnements, on troque, on vend, on s’approprie, on jette, on gaspille, on brûle, au milieu d’imprécations contre ces coquins de moines qui sont si riches, tandis qu’eux, les soldats, sont si pauvres. C’est qu’en effet ils sont pauvres. Leurs vêtements sont déguenillés, leurs souliers troués, leur solde en retard ; de là des regards de convoitise sur l’abondance des autres ; et c’est en quoi ils achèvent de devenir jacobins ; car tout jacobin est à base d’envie. Malgré tout, sous leurs haillons, ils sont fiers, et justement ; car ils savent bien que, par leurs victoires, ils sont la parure de la patrie. À certains jours, arrivent au bivouac des ballots d’hymnes patriotiques, et sur les routes on les chante, mêlés de couplets orduriers, tandis que beaucoup portent au-dessus de leur sac les dépouilles qu’ils ont prises chez les misérables fanatiques. Ainsi apparaissent-ils, empanachés et déguenillés, faméliques et ardents, d’esprit confus autant que de bravoure héroïque, tout exaltés de souffrances et de périls, saturés de préjugés aussi bien que de gloire, prenant pour accroissement de lumière tout brisement de tradition, l’oreille toute remplie de formules sonores et obscures et les rendant plus obscures encore en les répétant, arrogants avec cela tant ils se sentent indispensables, et prêts à sauver la révolution, quitte à la confisquer ! En cette année 1797, ils apprennent les élections de germinal : on leur dit que les élus sont des royalistes, des fanatiques ; et en simplistes, ils croient tout. Le corps législatif se réunit : on leur annonce que les prêtres vont être rappelés et, à cette nouvelle, leur colère s’accroît. « Que ne nous laisse-t-on, disent-ils, revenir, ne fût-ce que pour un mois, afin de châtier tous ces brigands ! » Puis voici qu’une calomnie savante leur insinue que, s’ils sont dans le dénuement, la faute est aux Conseils qui refusent les crédits ; et alors ils s’insurgent contre les avocats qui bavardent, tandis qu’eux-mêmes peinent, souffrent, meurent, pour le progrès, pour la liberté. Cependant les Cinq-Cents ont flétri les fournisseurs infidèles qui, aux armées ; dilapident : ceux-ci, se sentant visés, multiplient les attaques contre la représentation nationale. Ces attaques, les soldats les recueillent, les grossissent, s’en imprègnent, et ainsi,