Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/394

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bas. C’est pas un cri : une parole plutôt. Ceux qu’entendent ça dans la brume, ils disent que c’est le Lutin…


* * *

Nous allons finir la journée dans les eaux presque closes de Pont-1’Abbé, et, de biais, nous gagnons la côte, l’admirable plage qui développe sa concavité, un pur arc de cercle, long d’une lieue et demie, des roches de Combrit jusqu’aux belles lagunes. Pas un objet visible, pas une tache, pas une ombre. Les sables, dont la pente finit par nous cacher le bleu lointain des bois, ne sont qu’un ruban d’or, au long de la nappe splendide.

Mais, suspendue à ce ruban, une petite ville a surgi : Tudy, qu’on appelle aussi l’Ile, tant elle semble, à l’entrée des estuaires, s’isoler dans la mer. Je ne l’avais pas vue venir. En tournant la tête, je l’aperçois, miraculeusement apparue à fleur d’eau, claire et mince sous la grêle aiguille de son clocher, comme un blanc navire à l’ancre, dressant un mât unique.

Un amas de cent maisons derrière un muret, sur la roche qui doit affleurer tout juste à l’heure du flot. Un petit monde à part, et purement marin. Rien qui soit de la campagne, rien qui rappelle un bourg. Point d’arbre : je ne vois même ni route ni ruelle. Seulement de pâles pignons serrés, de petits toits d’ardoise cimentés : une vraie cité de la mer directement posée sur la frissonnante plaine, comme une ville d’Is qui viendrait de remonter des eaux.

Autant de maisons, autant de bateaux de pêche. Ils sont la sous les fenêtres (d’où l’on pourrait jeter des lignes) : gaie flottille qui saut : au clapotis des vagues. Il faudrait les frais lavis de l’aquarelle pour rendre cette image qui tient un peu de l’apparition, tant elle s’est posée soudain sur l’étendue partout pareille : rouge balise, dont le reflet mêle du sang aux moires, tourbillonnantes du chenal ; longue strie d’écume, à la limite d’un courant : hérissement clair des petits logis entre deux profondeurs d’azur ; danse de bateaux à l’ancre, voiles claquantes, filets bleus qui sèchent aux mâtures, flottent et presque s’envolent, comme de pendantes toiles d’araignée aux bouffées du vent ; ailes de blanches mouettes soudain précipitées en piaulant tumulte sur les vagues… Et comme fond à tout ce vif paysage, derrière les bouquets de pins des îles, les longs bois vaporeux fermant au loin la claire lagune…