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l’instruction. Il était pas gêné pour causer. Lui, qui savait bien lire sur les journaux.

«… Moi, j’ai pas appris. A neuf ans, à la friture, — aux sardines. Un an après, embarqué. Dix ans ; c’est trop tôt. Mon père, mort du choléra dans son bateau. Il a senti le mal en parlant de Concarneau. Ils avaient tout juste doublé Mousterlin quand il a passé en deux heures, et par gros temps, dans un bateau de vingt pieds. Son collègue (ils étaient à part égale) a mené le mousse au débit en arrivant à l’Ile pour boire un tafia et tuer ce poison-là. Bah ! ça a servi à rien. Le lendemain il était trépassé, lui aussi. C’est toujours, pour nous autres, les malheurs comme ça ! Nous savons pas rien. Nous pouvons pas nous défendre… »

Maintenant le ciel commence à s’éteindre, mais sur les eaux traîne encore une pourpre froide, plus intense de minute en minute, qui ne semble pas un reflet, mais une émanation de la profondeur. On dirait que c’est de la mer, à présent, que s’épanche la clarté éparse dans l’espace.

Nous passons le menhir, solitaire et millénaire habitant d’une lande, au-dessus des vases. Les hommes qui l’ont dressé ont vu ces iles, cette lagune, que nos yeux aujourd’hui reflètent…

Déjà le talus du chemin de halage, à l’entrée de la tortueuse rivière ! Pont-l’Abbé n’est pas à un quart de lieue. Et même, au bout du premier repli (à chaque instant il faut virer de bord), par-dessus un bois de prussiers, voici paraître les clochetons de sa paysanne église, — tout ronds, enfilés l’un par-dessus l’autre. On dirait les robes superposées d’une riche bigouden.

C’est tout ce que nous en verrons ce soir, car il est tard, et il y a de la route à faire pour rentrer chez nous. Il faut regagner la passe. Il faut prendre les avirons, s’en aller chercher le bord des sables pour s’aider du contre-courant. L’homme a fini de dévider ses souvenirs, l’effort de la nage coupant l’afflux du rêve. Il revoit le monde autour de lui ; — « Tiens, nous sommes allés loin ! On a changé le chenal, celui du Nord. C’est bien balisé par ici, maintenant : y a plus besoin de pilote pour monter à Pont-l’Abbé ! »

Nous glissons vite, en longeant la bande claire que l’invisible mer assiège à grande rumeur au dehors. L’eau déserte, où tremble encore une pourpre obscure, les sables, sur le bleu déjà nocturne de l’Orient, quelle grandeur et simplicité ! Un vol gris de courlis file bas sur la grève…