Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/434

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prétendu. Quand on vous a lue, on sait ce que vaut dans l’espèce le témoignage de Saint-Simon. D’ailleurs les Mémoires du terrible duc, si prodigieux de verve, méritent-ils sur un point quelconque la moindre créance ? Ce sont de magnifiques exemples de style, et voilà tout. J’irai plus loin. Quels sont les mémoires qui révèlent avec certitude autre chose que la sensibilité du Mémorialiste ? De même que, pour bien comprendre le caractère d’un poète ou d’un romancier, c’est la ligne générale de son œuvre qu’il faut dégager, de même pour juger avec vérité un personnage historique, il faut passer par-dessus tel ou tel témoignage, tel ou tel incident, et regarder à la ligne générale de son action. Ce pouvoir de s’adapter qui fut la faculté maîtresse de Mme de Maintenon suppose une exacte et minutieuse analyse de toutes les opportunités. Cela ne va pas sans beaucoup de diplomatie, et, par suite, sans un peu de ruse. Quand elle a, par exemple, accepté d’être la gouvernante des enfants du Roi, elle ne s’est certainement pas dit : « Je l’épouserai. » Mais, chaque fois que cette charge l’a mise en rapports avec lui, elle a certainement pensé à se procurer quelque avantage, à rendre sa position plus assurée. Elle a pratiqué cette science de l’approche dont Virgile a merveilleusement défini la complexe manœuvre quand il fait dire à sa Didon, implorant sa sœur pour qu’elle parle à Énée :


Sala viri molles aditus et tempora noras.

Cette connaissance des « abords faciles d’un homme et de ses moments, » quand cet homme est Louis XIV, c’est bien de l’intrigue, ou presque, mais moins calculée qu’improvisée. Voulez-vous m’accorder que Mme de Maintenon fut une ambitieuse par étapes et je vous accorderai qu’elle fut probe dans cette ambition, austère, fidèle et vraie. Tels sont les termes par lesquels vous résumez votre impression de cette vie tourmentée si longtemps qu’elle ne paraît pas avoir jamais connu la sérénité. Sa dépouille même dont vous nous racontez qu’elle fut tirée du cercueil et sinistrement enfouie n’a trouvé le repos que bien tard dans le chœur de cette chapelle de Saint-Cyr où elle avait tant prié. Vous lui avez donné, dans ce livre, le monument que cette femme si éprise de tenue et de discipline, eût peut-être le plus aimé, une biographie qui forcera les plus hostiles à la respecter.


PAUL BOURGET.