Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/438

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La pièce de M. Capus nous reportait à la veille de la guerre ; celle de MM. de Flers et de Croisset ne nous ramène qu’au lendemain de l’armistice. Le Retour est le « retour du guerrier, » sujet classique de l’imagerie, à toutes les époques. Une jeune femme, Colette, attend son mari, démobilisé, qui revient de Salonique. Elle l’attend, avec quelle impatience et dans quelle fièvre ! Jacques s’est admirablement conduit : pourtant, rien ne faisait prévoir cette transformation chez le bourgeois médiocre que la guerre avait trouvé à son bureau, compulsant des textes d’archives et des statistiques. C’est un mari prosaïque et tatillon qui était parti : c’est un héros qui revient… On annonce le héros. Mais est-ce bien lui ? Il a ôté son casque et déposé son auréole. Au lieu du glorieux uniforme, le vulgaire complet veston. Au lieu des récits de guerre, la triviale exclamation sur laquelle le rideau baisse et les rires éclatent : « Mes pantoufles et un bain ! »

Ce que MM. de Flers et de Croisset ont voulu nous montrer, sous une forme plaisante, c’est la mésaventure de certains ménages d’après-guerre, où le désaccord est né du désenchantement. A distance, et dans l’inquiétude, on s’était imaginé un mari tout changé. Mais la guerre, fertile en miracles, ne fait pas celui-là. L’insupportable mari d’antan revient plus difficile à supporter, parce qu’on s’est déshabitué de ses manies, de sa tyrannie et de tout cet ennui que dégageait toute sa personne. Tant et si bien que Colette veut divorcer. Jacques y consent, à une condition : c’est qu’il choisira lui-même à sa femme un nouvel époux. Telle est l’amusante situation dont MM. de Flers et de Croisset vont tirer les effets les plus comiques.

Dans sa maison transformée en agence matrimoniale, Jacques a beau ne réunir que des invités d’âge canonique, en y comprenant Balthazar, un vieux soupirant de Colette, il s’y glisse quand même un jeune officier de marine, Marcel, pour qui Colette a les yeux de Chimène. Ici une scène imprévue et émouvante, d’ailleurs remarquablement jouée et qui est la trouvaille de la pièce. Jacques va provoquer Marcel, lorsque, au cours de l’explication qu’ont ensemble les deux hommes, ils découvrent qu’ils se sont trouvés, à la même époque de la guerre, dans le même secteur. Alors, tandis qu’ils évoquent leurs communs souvenirs, renaît entre eux cette belle et noble chose : la camaraderie de guerre, la fraternité d’armes. Auprès de ces grands souvenirs, les histoires de femmes semblent un peu minces. Ainsi se trouve, illustré ce curieux phénomène du « changement des valeurs, » opéré par la guerre, et que nous avons tant d’occasions de constater ! Est-il besoin de dire que Jacques et