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Francfort, j’ai vu des maisons en bois, en pisé ou briques intermédiaires, petites, étroites, et qui sentent l’ancienne vie humble et étriquée. Mais ici, la plupart sont blanchies à neuf, d’autres sont nouvelles, plus hautes d’étages, à fenêtres plus larges ; on change en bonne chaussée l’affreux petit pavage pointu de l’entrée. Mon hôtel, qui est neuf, est propre, même élégant. Bel arrangement des routes et des terrains avoisinants. Il est clair que, par l’aisance et la richesse, le petit bourgeois resserré, opprimé d’autrefois, va se développer. Autrefois il vivait résigné dans sa bicoque vieille et triste, et ne se sauvait que par le rêve et la musique. Arriver au confortable, au luxe, par suite à la poésie pratique, voilà un nouveau chemin pour l’art allemand.


1er juillet.

D’Eisenach à Weimar, le pays s’aplatit. A la verdeur des prairies, on se croirait en Angleterre ; c’est la même abondance de fleurs délicates, richement épanouies, imprégnées d’eau jusqu’à perdre leur parfum. Mes yeux et mes nerfs ont besoin d’humidité, de vapeur flottante, et se reposent.

Vu des ouvriers-paysans qui sont à une réparation de la voie (Erfurt). J’ai pu les regarder dix minutes. Le type est frappant longs, blafards, l’œil terne ; laids, l’air ahuri, la mâchoire pendante, en guenilles couvertes de boue, inertes ou fumant leur pipe ornementée. Absolument l’expression des vieux chevaux fatigués (Paul Potter), des bêtes de somme résignées, au relai. Rien de semblable en France. Aucun pays n’a plus besoin de culture intellectuelle et de richesse. Le Français, l’Italien, même pauvres et ignorants, sont des hommes encore complets.

Les types commencent à se détacher pour moi. Ce qui domine chez l’homme, c’est le blond blanchâtre, à chair flasque, oscillant entre la bête inerte de boucherie et le sauvage primitif. Pour la femme, c’est la romanesque, mince, longue, sentimentale, capable de grüblerei [1], ou la ménagère ; c’est tantôt le bon petit cœur bien heimlich [2]et gentil, tantôt la boulotte purement domestique et tricotante, perdue dans les confitures.

  1. Rêvasserie.
  2. Familier, domestiqué.