Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/600

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commence d’arriver, notre sentiment de beauté s’accroît de notre inquiétude. Les antiques harmonies sont là, mais combien menacées ! Invisiblement, les forces hostiles s’accumulent. En 1913, Marrakech semblait inviolée encore : le canon roumi du Gheliz ne se montrait pas, qui, d’avance, impose tous les changements. A Douarnenez aussi, le principe nouveau est introduit, et ce n’est d’abord qu’un principe de désordre. Aussi bien, dans une petite ville bretonne où le passé semblait s’éterniser, souvent les transitions manquant, les prestiges du dehors s’imposant tout d’un coup, on dirait que rien n’importe plus à des municipalités naïves que de dire non à tout ce passé. Chaque année, je m’étonne de retrouver ici les Plomarc’hs.

Qu’il est bon de s’oublier, d’errer longuement, à petits pas, dans cette obscure allée au-dessus de la mer, en écoutant ce que disent les choses !

Elles parlent, comme s’élève, le soir, le murmure du secret ruisseau. C’est toujours la même petite voix profonde, celle que, de bonne heure, j’ai entendu monter un peu partout de la terre bretonne, celle qui a chanté pour toutes ses générations. L’heure est comme arrêtée ; il fait doux, presque tiède. Le jour finit. Le ciel insensiblement s’est voilé de vapeur ; plus de rayon vespéral au pré qui penche sur la falaise, aux lointaines découpures du golfe. Tout baigne dans une égale clarté grise ; tout se tait et se recueille comme pour se souvenir, et le sentiment d’intimité, de chez soi retrouvé s’approfondit.

Et du souvenir aussi me revient — oh, bien vague ! un simple, émouvant afflux ; nulle suite certaine d’images. Il y a bien longtemps, aux premières années de la vie, j’ai respiré cet air humide, languide, automnal toujours, mêlé de senteurs de marée basse et de terre mouillée. C’était dans un pays tout voisin et très semblable, car on y voyait le même Menez-Hom. Il y avait une grande eau comme celle-ci, généralement d’un gris de lin, ceinte de côtes basses, — des côtes perdues, presque toujours, en des lointains de brume, fondues en lignes de fumée, mais à certains jours, sans qu’on sût pourquoi, rapprochées soudain, dessinées, écrites avec une netteté un peu mystérieuse. J’entendais des noms : Quelern, Tréberon, L’Ile-Longue, l’Ile des Morts, — et celui-là, participant de la solennité des choses, me faisait un peu peur. Il y avait, tout près d’un triste faubourg,