Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/657

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sœur Antoinette, Arnaud sut faire des additions. Le deuxième changement fut qu’il occupa presque tous ses jeudis et ses dimanches à écrire des pensums pour étourderie ou bavardage. Le troisième changement fut qu’il tomba malade. » Voilà comme des accidents dérangent nos projets et bouleversent tous les plans de belle éducation que nous avons tracés conformément aux règles de la raison, de la prudence et de la pédagogie. Les petits romans que j’analyse, et qui sont des œuvres de bonne foi, les uns et les autres, avertissent le législateur et les réformateurs de ne point se monter la tête et de savoir que leurs programmes, diversement ingénieux, ont une petite importance et que les hasards gouvernent l’influence de l’école, du collège et de la famille. Est-ce que nous avions, à la veille de la guerre, une éducation (comme on dit) nationale qui dût produire les soldats que nous avons eus ? Les jeunes moralistes, au lendemain de la guerre, semblent compter sur la réalité, si efficace, beaucoup plus que sur les systèmes et la dialectique.

Arnaud, qui a été malade, ne va au lycée que pendant l’automne et l’hiver. Le reste de l’année, il le passe à la campagne, auprès d’un fermier. « Et il apprenait des arbres, du ciel et de l’eau, comment meurt l’été, comment vient l’automne, par quels frissons l’hiver s’annonce, comment il y a parfois plus de printemps dans un soir de novembre que dans une aube d’avril, dans un lit de feuilles mortes qui fermentent sous le brouillard que dans les minces bourgeons violets de froid qui craquent aux gelées de lune rousse ; il apprenait à voir couler le temps, changer l’air, la lumière, les parfums des saisons. » Il devint un petit garçon merveilleusement subtil et sensible à toutes impressions de nature. Il ne peut s’endormir, s’il ne sait pas comment est la nuit ; et, même quand il dort, il a une espèce de notion vague du chemin que la lune et les étoiles font au ciel. D’ailleurs, il n’est pas mélancolique et, pour l’être, il a bien trop de fantaisie dans l’imagination, de gaieté dans l’esprit. Tout de même que s’il avait lu les livres de Jules Renard, il invente de très malins arrangements de mots, dit à sa mère en train de broder : « Votre doigt a mis son petit bonnet d’argent, » et ne veut pas qu’on dise, en décembre, qu’il fait, sous la neige, un froid de canard : « C’est un froid de loup, qu’il fait ; un froid de canard, c’est autre chose, fin janvier, le grésil ! » Et, tout de même que s’il avait lu l’Oiseau bleu de M. Maeterlinck, il admet que le vent parle et que parlent aussi la pendule et les objets que l’on croit inanimés ; il leur prête un langage. Bien qu’il n’aille guère au