Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/659

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Lortal est costaud. Lortal, dès son arrivée au collège, a un prestige. Tandis que les autres gamins peinent sur la besogne et, pour sauvegarder leur attention difficile, ne lisent pas sans se boucher les oreilles avec leurs pouces, Lortal tient son livre levé, croise les jambes et lit comme un roman le classique bouquin. Lortal est un jeune homme et, dehors, les jours de sortie, fait le jeune homme. Il aime une de ses cousines, mariée, qui l’aime aussi et qui va mourir d’une espèce de langueur ou de chagrin.

Ni les femmes, ni l’amour, ni les rivalités de jalousie ne sont tout à fait un mystère, pour ce petit monde des collégiens, même innocents, et qui prochainement seront informés et qui, même informés, auront à subir le dernier mystère des âmes les mieux connues. Le petit héros de M. Louis Chadourne, un jour que Lortal l’a conduit chez la belle cousine, c’est le cousin qui s’occupe de lui et, bonhomme, lui fait les honneurs de sa collection de médailles. Il l’ennuie aux effigies de Ptolémée Evergète et de Dioclétien, vieilleries et fadaises, quand il serait plus charmant de causer avec la cousine ! Mais le jeune garçon se dit que nul être ici-bas ne montre de soi plus que le Lagide ou l’imperator sur la médaille, un côté de visage, souriant ou grave : l’autre côté reste caché. Allez donc « vers la vie, » voir des côtés de visages ! Cependant, l’appel de « la vie » sonne plus fort et est plus attrayant que les conseils de la raison désabusée.

L’enseignement de ce collège où M. Louis Chadourne a si bien regardé le remuement de l’adolescence bourgeoise est un bon enseignement que des éducateurs parfaits ont arrangé selon les plus sages principes, depuis des siècles à l’épreuve. Ni le dévouement des maîtres à leur tâche, ni leur vigilance, ni leur zèle n’ont de relâche. Et les journées sont réglées avec minutie. Mais le héros de. M. Louis Chadourne, plus tard, quand il se souvient de son adolescence, il voit une forêt, sans feuillage encore, où des « forces vertes » accomplissent un immense et obscur travail. « Les arbres sont noirs et nus, mais ils s’étirent avec une langueur avide vers le premier carré d’azur ; l’écorce craque et s’ouvre sur la tête grasse des bourgeons ; le vent, tour à tour tiède et glacé, émeut les futaies de soupirs, de plaintes, de sanglots, d’une vaste rumeur d’attente et de désir. Et brusquement, on est pris à la gorge par une odeur étrange, une odeur écœurante et douce, une odeur secrète qui est l’odeur même de l’amour. Toutes les rumeurs, toutes les sèves de la forêt en éveil, je les retrouve en vous, adolescentes années : cette fièvre qui me brassait le sang, ces rêves d’aventures, ces tristesses, ces désespoirs, la