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Jean Hermelin, qui n’a que dix-huit ans au début de sa tentative, la continue longtemps, plusieurs années, et durant la guerre, qu’il est soldat, jusqu’à sa jeune mort. Il a le goût, l’art et le talent de l’analyse, une subtilité qui est celle qu’il faut avoir pour démêler les choses de l’âme, et une loyauté qui est parfois celle de Jean-Jacques : il ne dissimule rien ; l’on dirait qu’il éprouve un étrange plaisir à tout se dire sans réticence et qu’il serait, le cas échéant, cynique plus volontiers que timide. Nul de ses divers émois ne lui fait nulle horreur ; et la plupart de ses remarques sont de précieux documents, les signes d’une très intelligente finesse et d’une aptitude naturelle et cultivée à la recherche psychologique. Le livre est extrêmement triste, même et surtout dans la puérilité ingénieuse.

D’une petite phrase de l’Ingénu, « car, n’ayant rien appris dans son enfance, il n’avait point appris de préjugés, » M. André Birabeau a tiré le thème d’un roman farceur et tout plein de moralités. Il imagine qu’un bébé s’endort dans les bras de sa nourrice, est mis au berceau, dort des jours, des mois et des années ; on le transporte du berceau dans un lit : car il dort, mais il grandit. Et il ne se réveille qu’après avoir dormi pendant vingt-deux ans d’affilée. A vingt-deux ans, il est le Bébé barbu ; il a du poil au menton, des muscles forts et de l’entrain : mais il a une âme toute préservée de ce que l’on appelle éducation. Le voilà tel que la nature nous crée. Un jour, son pauvre père tâche de le chapitrer ; n’y parvenant pas, le bonhomme a recours au stratagème des taloches, qui a des inconvénients, mais qui a pourtant l’avantage de lier dans la mémoire d’un enfant le souvenir de ce qu’il ne faut pas faire et le souvenir d’un horion. Le bébé barbu place un fort coup de poing sur le visage de son père. Et l’on s’écrie. Quoi ! tout le monde respecte le visage paternel ! Ce bébé, tout barbu qu’il est, n’a pas appris le respect filial ; et, quand on l’attaque, il se défend. « Si j’avais su qu’il allait se défendre, dit bonnement le père, je ne l’aurais pas touché : tout le monde se laisse battre par ses parents I ! — Ah ! il n’est pas comme tout le monde !… » Il regarde un régiment qui passe comme il regarde passer le tramway. Il s’éprend d’une jeune femme et dit au mari : « J’emmène votre femme pour la raison que je l’aime ! » Il ignore absolument « les quelques hypocrisies encore nécessaires à nos rapports sociaux. » Encore ? et pour combien de temps ? M. Birabeau ne le dit pas. Ces « quelques hypocrisies » que le bébé barbu méconnaît sont exactement ce qui empêche l’humanité de retourner à la sauvagerie ou de montrer qu’elle est sauvage en définitive. Et le bébé barbu, à mesure qu’il