Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/681

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statistique, à la loi des grands nombres. Le Rhin, c’est le seuil d’un immense pays qu’elle embellit à souhait et où les notions insaisissables, les impondérables de l’âme ont une puissance qu’elle voudrait voir se développer chez nous. L’enthousiasme, la rêverie et la mélancolie lui apparaissent générateurs de connaissances ; elle y voit des moyens pour mieux atteindre les choses, pour approcher des secrets de l’univers, et c’est en Allemagne que se trouve leur patrie d’élection. C’est par le Rhin qu’elle voudrait faire brèche dans ce mur de Chine qui, dit-elle, risque d’enserrer la France de 1810. A ses yeux, le Rhin, c’est la porte d’une révélation.

Nos générations romantiques s’inspirèrent à la fois de Mme de Staël et des révolutionnaires, sans distinguer nettement entre ces points de vue et sans apercevoir ce qu’ils pouvaient avoir de contradictoire. Grâce à une initiation fervente à ce qu’on prétendait être la spécialité de l’Allemagne, ils espèrent restaurer en France des valeurs négligées. Las du doute, de l’esprit d’examen et du raisonnement, ils veulent se livrer à l’imagination, à la souveraineté de la foi, aux inspirations, voire aux délires du cœur. Ils s’égarent à la recherche de la fleur bleue, s’attardent sous les tilleuls à écouter le violon des musiciens errants et se laissent glisser sur les eaux du fleuve entre les terrasses et les burgs ruinés. C’est un lointain pays de fantaisie mélancolique et tranquille, qu’habitent les sylphes, les ondines, les nains ensorcelés, où fleurit la rose mystique, où soupirent de blondes amoureuses au front pâle. Plus encore, pour quelques-uns d’eux, c’est le baquet magnétique du monde et la cuve aux enchantements. Religiosité mal définie, mystère ami du clair-obscur ! Et cependant, voyez l’étrange amalgame, ces mêmes gens qui se plaisent à évoquer sur le Rhin les valeurs du moyen âge, se réjouissent que la Révolution ait fait éclore la liberté au vieux nid féodal.

Victor Hugo, dans ses voyages en Rhénanie, a donné une forme magnifique et périlleuse à cette interprétation. L’opinion qu’il laisse paraître, c’est que l’Allemagne est inopérante dans sa vie de nation, qu’elle est vouée au rêve, à l’indolence sociale, indifférente à tout ce qui anime les peuples démocratiques. La musique est son langage ; Beethoven, le grand Rhénan, est aussi son grand homme. L’éparpillement et le fédéralisme sont pour elle une fatalité inéluctable. Le Rhin sépare deux