Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/738

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


élégances. Lorsqu’il les étudia chez les frères de Goncourt, il en subit le charme, assurément très réel. Mais l’humaniste habitué au commerce des plus authentiques chefs-d’œuvre, le vigoureux esprit qu’il était déjà, esquissait, dès cette époque, une protestation contre ces périlleuses théories. Il montrait la dissolution, l’émiettement, la destruction en somme de l’œuvre d’art par l’esthétique impressionniste. Il feuilletait avec défiance ces livres où le plan est sacrifié au morceau à effet, le morceau à effet au paragraphe, le paragraphe à la phrase, la phrase à un accouplement d’épithètes, à un mot rare. Nous voici arrivés au terme le plus bas de la décomposition littéraire et au suprême degré du dilettantisme décadent.

L’autre théorie, celle de l’impersonnalité, soutenue principalement par Flaubert et Leconte de Lisle, est en apparence plus classique, plus conservatrice. Elle fait sa part à la tradition, elle ne croit pas que l’art date d’aujourd’hui et qu’il n’ait d’autre but que de traduire des impressions immédiates et momentanées. Elle exalte même certains maîtres, certaines grandes formes littéraires du passé. Il n’y a d’ailleurs, pour cette école, ni présent ni passé. La réalité apparaît à l’artiste hors de l’illusion du temps, comme une chose éternellement présente. Il joue devant elle le rôle d’un simple miroir, il est « le pur sujet connaissant. » Contempler, représenter, — représenter sans conclure, — telle est sa tâche, son unique tâche : « Vivre n’est point notre affaire, » répétait dédaigneusement le bon Flaubert… Là encore, le premier Bourget fut, un instant, séduit. Cependant, après avoir analysé l’œuvre entière du maître de Croisset, il risque quelques timides objections, qui vont se préciser et prendre toujours plus de poids, à mesure que son esprit se mûrira. Eh quoi ? cette théorie de l’impersonnalité n’est-elle pas, en ses dogmes essentiels, une série de violents paradoxes ? Pour « représenter, » il faut vivre, quoi qu’en pense Flaubert, — vivre au sens le plus large du mot, sous peine de ne donner de la réalité qu’une représentation incomplète ou superficielle. Il faut se mêler à la vie, il faut agir. Plus on aura agi, plus on aura élargi sa notion des choses. Et, d’autre part, l’artiste n’est pas seulement le pur miroir, « le pur sujet connaissant » qu’il voudrait être. Il n’est pas seul dans le monde. Il tient au monde et aux êtres qui l’entourent par une foule de liens, qu’il ne peut pas couper à sa guise. Il est d’une caste,