Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/94

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quart d’heure, l’orateur sans grâce et sans splendeurs inutiles qui renversait devant lui tout sur son passage. Comme le vieux maître inébranlable, M. Millerand discute, sépare, coupe, brise. Même méthode, même marche lente et sûre. Très peu d’élans, une indignation qui se commande, une force intime qui colore le front, une voix grave et profonde, même concentration redoutable autour du noyau auquel tout se ramène, même réplique formidable. Si on écoute en fermant les yeux, pour éviter la distraction, on entend craquer la thèse adverse. Je serais désolé qu’on puisse penser d’après ces lignes que l’orateur est froid. Il porte en lui la passion généreuse sans laquelle ne s’accomplissent pas les grandes triches, et qui, pour remplir son œuvre, selon le tempérament de l’homme, se répand en élans, ou, contenue, se mue en une ténacité agissante.

Quelle misère tout de même que la parole ! Quels tourments elle communique, surtout quand elle s’est éteinte, et quand la lave est tarie ! On ne sait pas, bien entendu, on ne sait jamais ce qu’a coûté à l’orateur le succès, même secondaire, qui fait de lui le favori d’une heure. On sait encore moins ce que lui coûte l’action et les regrets qui l’assaillent, quand enfin le silence lui est restitué, loin de la foule. A-t-on réfléchi que si l’éloquence, comme on l’a dit, est l’art le plus beau, elle est en même temps le plus précaire ? Qu’on le compare aux autres ! Dans les symboles de marbre où l’homme qui passe essaie d’éterniser son rêve, parmi ces peintures immortelles où la couleur et la vie, par le génie d’un seul, défient le temps, l’humanité depuis des siècles trouve les sources pures d’une admiration continue. Du cœur du grand musicien, aujourd’hui endormi loin des rythmes sonores, à travers les siècles, a jailli la sensibilité que rejoint celle de l’auditeur. Et que ne peut-on pas dire du poète ? L’orateur porte en lui son œuvre. Mais qu’est-ce qu’un discours qui n’est pas prononcé ? Or, quand l’orateur commence de parler, il dépend de la foule, et il doit s’imposer à elle par la lutte qui s’établit tout de suite entre son âme et l’âme collective de l’auditoire, ou bien il est perdu. Son art est donc un combat, et qu’en reste-t-il ? Qui peut, après bien des années, se rendre compte de la plus magnifique harangue, et de son prestige ? Il faut, en effet, pour comprendre un discours et l’admirer, se replace, par-là pensée au milieu des événements qui l’ont engendré, et cette enquête rétrospective, quel esprit